Il est des mots que l’on porte en soi pendant des années, comme des graines enfouies sous la terre, patientant dans l’ombre en quête de leur saison. Aujourd’hui, ces mots remontent à la surface, portés par le temps, la distance, la nostalgie, et par tout ce que je n’ai jamais su te dire.
Je ne saurais parler au nom de mes trois frères, chacun portant sa propre histoire et sa résonance intime.
Je suis parti il y a vingt-cinq ans, mais pas un seul jour je n’ai cessé d’être ton fils, façonné par ton histoire, ta culture, ton langage, ton regard, tes gestes, jusqu’à tes moindres mimiques.
Il paraît que j’ai gardé la couleur de tes yeux et la forme de tes sourcils, comme si ton visage s’obstinait à demeurer dans le mien, malgré l’exil et les années. Comme l’écrivait Edward Saïd, l’exil demeure « la condition incurable d’un être qui se sent, à la fois, chez lui et étranger partout », même lorsqu’on a quitté son pays de son plein gré.
On dit aussi que le timbre de ma voix, au téléphone, ressemble tant à la tienne qu’il sème parfois le trouble parmi tes amis.
Je suis né au cœur du tumulte, en août 1978, alors que la guerre imposait son vacarme. Au milieu du fracas, tu as été un rempart. Avec maman, vous avez bâti pour nous quatre – moi et mes trois frères – un abri invisible, fait de courage, de dignité et de sacrifices que nous ne comprenions pas encore. « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible », disait Albert Camus.
Fils d’agriculteur, enraciné dans la terre, tu es devenu, faute de moyens, professeur de langue arabe, semeur de mots et de savoir. Puis tu as cumulé deux emplois pour subvenir à nos besoins, professeur le jour et électricien en fin d’après-midi et les week-ends. Tu fumais trois à quatre paquets de cigarettes par jour, avec une respiration profonde, comme si chaque bouffée de fumée était, déjà, une forme de revanche sur la vie, la fatigue et l’angoisse de demain.
Je me souviens aussi des remous de ta relation avec maman. Vos caractères, vos sensibilités, vos façons d’aimer se heurtaient parfois, non tant sur le fond des choses que sur la forme : le tact, le ton, le « timing » des mots et des gestes, ce qui blesse sans le vouloir. Tu détestais la contradiction, l’opposition, surtout lorsqu’elle venait de ta femme ou de tes enfants. Tu portais en toi une fierté farouche, souvent mal placée, et une obstination têtue.
Tes colères m’ont fait du mal. Elles étaient parfois ravageuses, comme ton cynisme silencieux que j’ai tant détesté.
Je ne t’accuse pas ; je tente seulement de dire l’empreinte que tu as laissée en moi. J’écris pour délester ma conscience, éclaircir ma mémoire, apaiser ma frustration, et surtout, par respect pour toi.
Depuis mon enfance, j’ai vécu dans ton ombre, fasciné par ta force physique, par la puissance de tes bras, par ce charisme qui dominait toute volonté et toute présence.
Toujours sûr de toi, bruyant, inflexible, tu paraissais inébranlable. Ta présence était souvent écrasante, ne laissant que peu de place aux autres membres de la famille, en particulier à maman, pour s’exprimer, comme si tu cherchais à combler un vide plus ancien que nous.
Pourtant, derrière cette carapace et ce masque d’assurance, se cachait une âme fragile criblée de peurs et de doutes.
Enfant, la vie ne t’a pas laissé le temps de grandir normalement. Les responsabilités t’ont saisi trop tôt, et mes grands-parents ont fait de leur mieux. « L’homme n’est pas entièrement coupable : il n’a pas commencé l’histoire ; ni tout à fait innocent puisqu’il la continue », écrivait encore Camus.
Et je repense souvent à Aragon, à cette vérité simple qu’on ne guérit jamais tout à fait de son enfance.
Comme mon grand-père, Ibrahim, tu n’étais pas un père prodigue d’éloges, surtout avec tes enfants. Tu savais davantage critiquer que féliciter.
Et pourtant, il y a chez toi un paradoxe qui me fascinait autant qu’il me troublait : celui du père poète et artiste – théâtre, peinture, sculpture, littérature – et de l’homme parfois maladroit, brusque et incapable de délicatesse là où elle aurait été nécessaire.
Je haïssais parfois certains de tes comportements, certains regards, certaines mimiques, ce bruit de bouche, cette mâchoire serrée, ce cynisme, ce sarcasme, cette manière d’humilier en public sans peut-être mesurer la blessure infligée.
J’avais l’impression que tu ne te rendais même pas compte des traces que tu laissais, des fêlures que tu ouvrais. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus fait mal. Pourtant, je n’oublie pas la rare et première accolade entre tes bras, cette nuit où j’ai dormi seul chez ma tante à Beyrouth. J’avais huit ou dix ans. Ce geste minuscule, presque furtif, a pris dans ma mémoire la taille d’un monde.
J’ai vu des milliers de larmes dans tes yeux, des larmes qui n’ont jamais pu couler, retenues par la pudeur, la fierté, la peur peut-être, ou ce besoin irrépressible de nous protéger de ta propre douleur.
Tu m’as appris la puissance et la magie des mots pour raconter des histoires, écrire des pièces de théâtre, dire la poésie. Mais ces mêmes mots, si dociles sous ta plume, semblaient te trahir lorsqu’il s’agissait simplement de dire « excuse- moi », « je suis désolé », « tu as raison » ou « je t’aime ».
Le jour où j’ai quitté le Liban, le 21 septembre 2001, tu as glissé en secret une lettre au creux de ma valise. Cette lettre m’a accompagné comme un talisman. Elle était un aveu, la preuve que, derrière ta réserve, il y avait un père qui cherchait, lui aussi, ses mots.
Tu m’as appris à être libre, à penser par moi-même, hors des sentiers battus, et à ne pas me soumettre aux évidences.
C’est toi qui m’as initié au théâtre, à l’éloquence du silence dans une réplique, à la puissance d’un regard et à la justesse de la voix et du ton. Tu m’as montré que le théâtre n’est pas seulement un art, mais une manière d’habiter le monde, de se tenir debout sous le regard des autres sans renoncer à soi.
Tu m’as transmis la passion des langues, le goût des nuances et la justesse des mots.
Et j’entends Gebran qui dit : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même, ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »
Tu m’as laissé partir loin, très loin, pour que j’aie une chance d’un avenir meilleur, malgré l’ampleur des sacrifices qu’imposaient à une famille de six personnes un foyer reposant sur un seul revenu.
Ta mémoire m’impressionnait, la vivacité de ton esprit m’intimidait et ton imagination ouvrait des mondes que je n’aurais jamais soupçonnés. J’ai hérité de tes ombres comme de tes lumières, et c’est dans ce mélange que je me suis construit à mon tour.
Quand je parle à mes deux filles, quand je leur raconte des histoires, quand je les invite à douter, à réfléchir, à ne jamais renoncer à leur liberté intérieure, c’est encore ta voix qui résonne à travers la mienne.
Aujourd’hui, je te regarde aussi à travers ce nouveau visage, celui de grand-père. En te voyant avec elles, j’ai découvert un autre homme, plus doux, plus joueur, parfois plus léger. Dans ton regard posé sur elles, je retrouve ce que tu n’as pas toujours su montrer avec nous : une tendresse sans défense, une émotion à peine contenue. À travers elles, ton histoire continue de se réécrire, de se réparer peut-être.
Le temps a posé sur toi sa main lourde, et nous voilà au seuil d’un nouveau tournant. Ton cœur est désormais accablé d’une fatigue extrême, irréversible. Tes jambes, elles aussi, se dérobent. Vaincues par l’épuisement, elles ne suivent plus l’élan vif de ton esprit. Et tes doigts, jadis agiles, se sont faits raides.
Pour toutes ces raisons, lorsque j’étais enfant puis adolescent, tu as souvent suscité en moi un respect traversé de peur, de haine, de colère, de frustration et un profond sentiment d’injustice, avant que je ne commence à entrevoir les abîmes de ton enfance et de ta jeunesse.
J’avais besoin de comprendre, de traverser l’âge et le temps, pour trouver les mots qui viennent maintenant. À quarante-huit ans, je me sens enfin prêt à te dire ce que je n’ai jamais su exprimer, avant qu’il ne soit trop tard : merci mon cher vieux papa. Je t’aime.
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