Au Liban, le désaccord sur la guerre est trop souvent réduit à une question de loyauté. Celui qui demande l’arrêt des hostilités, la reprise du dialogue ou le retour aux institutions peut rapidement être accusé de faiblesse, voire de trahison. Ce réflexe ferme le débat au moment même où le pays a besoin d’examiner les conséquences humaines, politiques et économiques de chaque décision.
La politique exige des principes et une évaluation des effets produits par les choix engagés au nom de la nation. Dans Le Savant et le Politique, Max Weber distingue l’éthique de conviction (qui s’en tient aux slogans quel que soit le prix) de l’éthique de responsabilité (qui impose au politicien et au citoyen conscient d’évaluer les conséquences et de protéger la société de la destruction). Il ne demande pas d’abandonner ses valeurs. Il rappelle que l’action publique doit tenir compte de ses conséquences prévisibles, surtout lorsqu’elle expose la vie d’une population.
Cette exigence concerne directement le Liban. Dans un État, la décision de la paix et de la guerre relève des institutions légitimes. L’accord de Taëf a prévu le démantèlement des milices libanaises et non libanaises ainsi que la remise de leurs armes à l’État. Demander l’application de ce principe ne revient pas à nier les sacrifices consentis face aux agressions israéliennes. Il s’agit de replacer les décisions militaires sous une autorité publique responsable devant l’ensemble des Libanais.
La souveraineté se mesure à la capacité de l’État de décider sans subir les priorités d’une puissance étrangère, qu’elle soit occidentale ou régionale. Un pays dont le territoire sert à transmettre des messages entre acteurs extérieurs ne maîtrise plus pleinement son destin. Le coût de ces confrontations est pourtant assumé par ses habitants, ses infrastructures et son économie.
La diplomatie n’efface ni les droits ni les rapports de force. Elle fournit un moyen de protéger des intérêts lorsque la poursuite du conflit produit davantage de pertes que de gains. Un cessez-le-feu, une médiation ou une négociation ne constituent donc pas, par nature, une capitulation. Leur valeur dépend de leurs objectifs, de leurs garanties et de la capacité des institutions nationales à défendre l’intérêt public.
L’histoire récente le montre. En 1993, l’Organisation de libération de la Palestine a signé avec Israël la déclaration de principes connue sous le nom d’accord d’Oslo. Le processus n’a pas apporté la paix promise et les Palestiniens ont continué à subir l’occupation, la colonisation et la violence. Son échec ne permet cependant pas de conclure que toute négociation est une trahison. Il rappelle qu’une négociation sans garanties, sans rapport de force suffisant et sans mécanisme d’application peut rester sans effet.
Le Liban a lui-même eu recours à une solution négociée en 2022 pour régler son différend maritime avec Israël. L’accord a été conclu par un échange de lettres après une médiation américaine, alors que les deux pays ne disposaient pas de relations diplomatiques. Il a fixé une frontière maritime et encadré l’exploitation d’un gisement potentiel d’hydrocarbures. Cet épisode a montré qu’un arrangement indirect avec un ennemi pouvait être défendu au nom des intérêts du pays. La même logique doit pouvoir être discutée lorsqu’il s’agit de protéger la population et d’éviter une nouvelle destruction.
La survie n’est pas une honte. Elle constitue une responsabilité morale et politique. Une terre dévastée, des institutions affaiblies et une population poussée à l’exil ne renforcent aucune cause. Protéger les vies, les écoles, les hôpitaux, les entreprises et les foyers ne signifie pas renoncer à la dignité nationale. Cette protection donne au pays les moyens de défendre ses droits et de reconstruire son avenir.
Honorer les sacrifices n’oblige pas à suspendre le jugement. Le respect du courage de ceux qui ont combattu peut coexister avec une évaluation lucide des résultats obtenus, des pertes subies et des options disponibles. Aucun parti, groupe ou État extérieur ne devrait pouvoir engager seul l’ensemble des Libanais dans une guerre dont ils supporteront les conséquences.
Le désaccord porte sur les moyens de protéger le Liban. Il ne devrait pas devenir un procès en loyauté nationale. Accuser de trahison ceux qui réclament une voie diplomatique dispense de répondre aux questions de fond : qui décide, au nom de qui, avec quel mandat et jusqu’à quel coût ? Une nation défend sa souveraineté lorsqu’elle conserve la maîtrise de ses décisions et protège la vie de ses citoyens. Sa survie est la condition de toute résistance, de toute reconstruction et de toute liberté future.
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