Le président de la République, Joseph Aoun, et le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, à Baabda, le 24 juin 2025. Photo tirée du compte X de la présidence
Alors que le chef des Forces libanaises avait cessé les critiques ces dernières semaines, se rangeant derrière le président Joseph Aoun dans sa décision de lancer des négociations directes avec Israël pour mettre fin à la guerre, il a de nouveau opté pour l’escalade verbale. Samir Geagea a ainsi mis en doute la « crédibilité de l’État libanais » dans le processus de désarmement du Hezbollah, accusant les responsables « d’attentisme » et les appelant même à s’inspirer du Premier ministre irakien, Ali el-Zaïdi. Il a également évoqué l’absence remarquée du ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, lors des récentes visites de Joseph Aoun à Washington puis à Ankara.
La responsabilité de la situation actuelle incombe à « l’autorité politique attentiste qui tente de gagner du temps pour trouver une solution », a affirmé M. Geagea lors d’une interview à l’agence al-Markazia vendredi. Une critique sévère si l’on compare aux prises de position antérieures du leader chrétien, qui avait loué les efforts de Joseph Aoun lors de sa dernière visite au palais présidentiel, le 10 juillet. Comment expliquer alors cette volte-face ? « Il n’y a pas vraiment de changement dans notre discours à l’égard du président de la République. Nous sommes favorables à la poursuite des négociations avec Israël. Mais il est inacceptable que celles-ci tournent en rond, sans progrès tangibles sur le terrain, au plus grand bonheur du Hezbollah. Nous voulons donc que les autorités soient plus actives en matière de désarmement du Hezbollah. Sinon, Israël ne cessera jamais de bombarder le Liban », indique le porte-parole des FL, Charles Jabbour. « Nous sommes un parti qui a le devoir de pointer du doigt les erreurs du pouvoir et de le féliciter pour ses éventuels accomplissements », ajoute M. Jabbour, tout en affirmant que les FL « entretiennent de bons rapports » avec Baabda.
En effet, malgré ses critiques, Samir Geagea ne s’est pas placé dans l’opposition au président Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam, affirmant qu’ils étaient tous engagés dans « le même camp » dans la bataille pour le monopole des armes.
« Samir Geagea a raison de pointer du doigt l’attentisme de l’État », estime Sam Menassa, politologue. Selon lui, le chef des FL « est dans le même temps sans doute conscient que ses alliés régionaux, à commencer par l’Arabie saoudite, ne lâcheront pas le président et le Premier ministre », sachant que l’ambassadeur saoudien à Beyrouth, Fahd al-Doussari, a été reçu lundi à Meerab.
« À quoi sert un ministre des Affaires étrangères ? »
Mais au-delà de « l’attentisme » du pouvoir, une autre affaire trouble les relations entre les FL et Baabda. Il s’agit, bien entendu, de la mise à l’écart du ministre des Affaires étrangères (proche des FL) lors des déplacements présidentiels à Ankara comme à Washington. Une affaire que le chef des FL a évoquée pour la première fois vendredi, se disant « étonné » de l’absence de Joe Raggi « à l’heure où l’on nous dit que nous sommes dans un État d’institutions ». Une démarche qui avait été interprétée comme un nouvel indicateur de la volonté de Joseph Aoun de piloter presque seul le dossier des négociations avec Israël. D’autant que le président reprocherait à M. Raggi sa décision de déclarer en mars l’ambassadeur iranien désigné à Beyrouth, Mohammad Riza Chibani, persona non grata. « Dans ce cas, à quoi sert un ministre des Affaires étrangères ? » lance une personnalité proche des FL.
Il est donc clair que le parti chrétien majoritaire a mal avalé la pilule Raggi, même s’il a longtemps évité d’en parler. « Ce n’est pas le bon moment de dévoiler les détails de cette affaire. Seul Samir Geagea le fera quand il le jugera opportun », appuie Charles Jabbour. « Le chef des FL a voulu attendre l’issue des contacts menés loin des feux de la rampe entre la présidence et le parti (notamment à travers Melhem Riachi, émissaire FL à Baabda) avant d’en parler dans les médias. Mais quand cette procédure n’a pas porté ses fruits, il s’est vu contraint de monter au créneau », ajoute une source proche des FL.
La démarche du président est assimilable à une volonté de « tourner le dos à un parti qui représente la moitié des Libanais dans le but de le marginaliser dans la perspective de batailles politiques futures », pour reprendre les termes d’un ministre qui a requis l’anonymat. Mais de là à pousser les FL à bouder complètement la présidence ? Samir Geagea ne veut pas franchir ce pas. « Nous menons une confrontation politique majeure aux côtés du président de la République et du chef du gouvernement, a-t-il dit dans son interview. Il nous faut parfois fermer les yeux sur quelques petites erreurs, au regard d’un enjeu plus vaste. »



