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La malédiction du nitrate et le fléau de l’impunité


Le souffle coupé au sens le plus (mal) propre du terme, l’Europe ploie et geint sous l’effet d’une incendiaire canicule : tout se passant comme si dans un rageur retour de bâton, la nature excédée vomissait à la gueule du monde les saloperies dont on l’a longtemps gavée. Dans notre pays en mi-guerre et mi-paix où seule reste normale la météo estivale, ce sont les vieux cauchemars jamais exorcisés qui s’en reviennent régulièrement nous hanter.

À l’approche de la sinistre date du 4 août et pour la sixième année consécutive, cette vieille canaille de nitrate d’ammonium ne se contente plus, au fil des commémorations, de narguer les Libanais dans leur mémoire collective écorchée à vif. Elle demeure présente sur notre sol (ou le plus souvent en dessous), elle fait partie intégrante et menaçante de notre profil géologique. Ce n’est pas cette fois dans le port de la capitale qu’était tapi le monstre maîtrisé début juillet, mais sur la bonne terre du Sud libanais massivement carbonisée déjà par les bombes israéliennes. C’est la force intérimaire des Nations unies (Finul), en notable regain d’activité, qui le débusquait et le neutralisait, l’opération n’ayant toutefois été divulguée que ces tout derniers jours. Il y avait là quatre tonnes de nitrate, sensiblement la même masse qui selon les experts a explosé en 2020 à Beyrouth ; elle emplissait à ras bord 385 conteneurs, tous abandonnés dans un immeuble dangereusement voisin de la localité de Houla, dans le caza de Marjeyoun.

Les communiqués officiels ont omis d’en mentionner les propriétaires et manutentionnaires. Il est clair néanmoins que les capricieux granulés avaient été laissés sur place par le génie militaire israélien : lequel s’en sert couramment pour détruire les tunnels du Hezbollah, eux-mêmes creusés à l’aide de l’omniprésent produit. Frappant hobby tout de même que celui-ci, qu’ont en partage deux antagonistes affichant par ailleurs un égal dédain pour la sécurité de la population locale. Il serait vain, par trop naïf, d’en faire reproche à l’Israël de Netanyahu qui a allègrement collectionné les crimes de guerre et dont on n’attend nul souci de la vie et des biens des Libanais. Ce n’est pas le cas hélas pour une milice qui se dit vouée à la défense et à la protection du Sud, peuple et territoire. Car combien d’autres caches clandestines de toujours dormantes ou abandonnées, oubliées, aux coordonnées obstinément déniées à l’armée libanaise, reste-t-il encore à repérer et déterrer en divers points du pays ? Cela sans parler des conditions chaotiques dans lesquelles est généralement entreposé dans les champs agricoles, ou dans les carrières illégales, un aussi traîtreux matériau pouvant indifféremment servir d’engrais à haute teneur d’azote ou de puissant explosif.

* * *

Stupeur, dégoût, indignation, soulagement ou persistante anxiété, regain d’espoir ou abattement : quel sentiment laissent finalement en vous ces tristes prouesses qui se poursuivaient imperturbablement depuis des décennies ? Ce qui devrait s’imposer à nous tous est celui de révolte contre l’impunité, cause première de nos calamités, plaie béante qui n’a sans doute pas fini d’affliger et invalider le corps libanais. Qu’il s’agisse de nitrate, d’attentats, d’abus divers ou même de guerres privées, l’impunité n’est qu’encouragement au crime, à la récidive. On veut bien saluer d’un coup de chapeau fort bien mérité le coup de filet opéré par les Casques bleus ; par la même occasion – et pour reprendre ce vocable de protection inventé par Al Capone –, on se réjouira du démantèlement par le Renseignement libanais d’un gigantesque réseau qui, assassinats à l’appui, rackettait les commerces et établissements de loisirs du Sud. Tel est le lourd passé qui à plus d’un niveau, et en dépit de l’émergence de gouvernants intègres, s’obstine à perdurer faute d’avoir été éradiqué.

Par faiblesse ou lâcheté, par vile corruption ou forcené arrivisme, des générations de dirigeants libanais ont ainsi toléré, ou carrément courtisé, l’intolérable : l’effacement graduel de l’État face à l’État dans l’État. Les plus notoires et impudents de ceux-ci ont beau s’en défendre et retourner leur veste aujourd’hui, leurs contorsions ne divertissent plus personne dans un pays qui a tant d’autres chats à fouetter. L’argent du peuple a été volé, d’innombrables scandales sont remontés à la surface des mares au diable, mais bien peu de responsables sont sous les verrous. Lancinant est le cas de la sanglante tragédie du 4-Août sans que l’actualité ait besoin de nous le rappeler. Oui, six ans entiers après l’infamie, qu’attend-on exactement pour donner suite au dossier d’enquête clôturé et remis au parquet par le juge d’instruction ? Quel enchevêtrement de chantages réciproques a-t-il pu générer une aussi hermétique omerta ?

Aussi longtemps que la lumière n’aura pas enfin surgi des glauques eaux du port de Beyrouth, toute rédemption du système restera illusoire. Tant que les coupables politiques, militaires, judiciaires, administratifs et hors-la-loi désignés n’auront pas été exposés et châtiés, il faudra attendre pour tout le reste. Si ancré est le traumatisme qu’a planté en nous le nitrate d’ammonium que nous ne voudrons voir dans les occasionnelles saisies que salutaires, encore que fortuites, parades à danger clair, pressant et immédiat. Mais pas encore de grand nettoyage.

Il en faudra bien davantage pour prendre de vitesse les potentiels malheurs que peut encore nous réserver la chimie, une fois enrôlée au service du crime.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Le souffle coupé au sens le plus (mal) propre du terme, l’Europe ploie et geint sous l’effet d’une incendiaire canicule : tout se passant comme si dans un rageur retour de bâton, la nature excédée vomissait à la gueule du monde les saloperies dont on l’a longtemps gavée. Dans notre pays en mi-guerre et mi-paix où seule reste normale la météo estivale, ce sont les vieux cauchemars jamais exorcisés qui s’en reviennent régulièrement nous hanter.À l’approche de la sinistre date du 4 août et pour la sixième année consécutive, cette vieille canaille de nitrate d’ammonium ne se contente plus, au fil des commémorations, de narguer les Libanais dans leur mémoire collective écorchée à vif. Elle demeure présente sur notre sol (ou le plus souvent en dessous), elle fait partie intégrante et menaçante de...