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Le sacro-saint héritage du patriarche Hoayek


Assez ironiquement, la béatification d’Élias Hoayek, en prélude à son entrée en sainteté, n’aura pas manqué de réveiller certains de ces vieux démons qui hantèrent la genèse même de l’État du Grand Liban.


Frappant est ainsi le contraste entre les dithyrambiques volutes d’encens qui ont baigné les célébrations officielles, religieuses et populaires de dimanche, et les commentaires nettement moins favorables qui ont écumé internet, ou meublé le débat dans plus d’une chaumière. Le patriarche maronite de l’époque en a-t-il vraiment trop fait en exigeant et obtenant de la France l’élargissement à l’extrême du territoire national ? De constater plus d’un siècle plus tard que ces vieilles interrogations ne faisaient que sommeiller, que de surcroît cette longue hibernation avait lieu des deux côtés des lignes de fracture nationales devrait nous interpeller rudement.


Mais si l’on commençait par reconnaître du moins à l’historique, l’irréductible patriarche maronite qui a façonné notre pays dans ses frontières actuelles, le mérite d’avoir longuement enduré dans sa chair et son âme les affres du doute et les tourments du choix ? D’avoir surtout eu l’insigne courage de trancher au moment précis où les puissances de l’époque redessinaient de fond en comble la carte de notre région sur les ruines de l’Empire ottoman ? Chef de la deuxième délégation libanaise à la conférence de Paris de 1919, désormais partisan et artisan du Grand Liban, Élias Hoayek, dans sa farouche majesté, s’était effectivement résolu à voir grand, balayant ses anciennes convictions. Encore sous le coup du génocide arménien et des massacres, déportations et autres sévices visant assyro-chaldéens et syriaques, le patriarche ne voyait à l’origine dans la montagne libanaise qu’un ultime et salvateur refuge pour les adeptes orientaux de la Croix. Mais la meurtrière famine survenue durant la Première Guerre mondiale l’avait durement instruit aussi de l’extrême précarité, en termes de viabilité économique, qui serait celle d’un réduit privé de tout accès à la mer et aux terres à blé. C’est dire qu’en y intégrant Beyrouth, le littoral et la riche plaine de la Békaa à fortes connotations musulmanes, il était parfaitement conscient des risques de basculement démographique qu’impliquait l’entreprise. Plus d’un responsable du Quai d’Orsay n’avait d’ailleurs pas manqué de le lui signaler. À en croire la petite histoire (et bien en avance sur Astérix et ses Romains), l’illustre et férocement anticlérical Georges Clemenceau se serait même exclamé : Ils sont fous, ces maronites !


Toujours est-il que les jeux étaient faits. Hoayek s’engageait – et engageait ses successeurs – à être désormais le patriarche de toutes les familles religieuses libanaises. La France avalisait l’exigence d’une indépendance totale, néanmoins assortie d’une protection temporaire française garantissant la sécurité et le développement de l’État à naître. La formule devait toutefois s’effacer devant ce double renoncement islamo-chrétien (ni protectorat français ni dilution au sein d’une Grande Syrie) que fut le pacte national libanais de 1943.


Nombreux sont toutefois les coups de canif – et même trop souvent de hachoir – qu’a essuyés par la suite cet accord fondateur. Le tsunami nassérien et l’union syro-égyptienne ont vite fait de raviver chez les uns des nostalgies panarabes que l’on croyait à jamais exorcisées. La résistance palestinienne a pris le relais, extorquant au pays une bonne part de sa souveraineté par la voie du fantasmagorique accord du Caire. Plus tard, la guerre de 1975-1990 a acculé d’autres Libanais à s’allier au diable israélien. Mais qui eût pu imaginer qu’une formation paramilitaire prétendant représenter une communauté tout entière et s’obstinant à enchaîner guerre sur guerre en viendrait un jour à s’identifier organiquement à l’Iran, puisque devant à celui-ci obédience politico-religieuse et armement, mais aussi le boire et le manger ? N’était-ce pas là renier la libanité sans faille du cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, premier héritier de l’imam disparu Moussa Sadr, qui restait sourd aux insistants chants de sirènes émanant de Qom ou de Najaf ? À leur tour, les islamistes sunnites qui ont tout récemment ovationné le ministre syrien des A.E. à Tripoli ne désavouaient-ils pas tapageusement le superbe Liban d’abord de Rafic Hariri? N’est-ce pas de tels excès qui poussent de plus en plus de chrétiens à envisager ouvertement une séparation de corps sinon un divorce, à savoir un système confédéral de cantons susceptible de conjurer le spectre de la franche partition ?


Déplorer que le bienheureux Hoayek ait eu les yeux plus gros que le ventre et que les chrétiens en paient aujourd’hui le prix, ce n’est pas seulement trahir son pari, refuser son précieux héritage, renier ce Liban message qu’il concevait avant l’heure et qu’a chanté par la suite le pape Jean-Paul II. C’est bannir le rêve d’une patrie demeurée pratiquement seule dans cette partie du monde à associer réellement au pouvoir les minorités locales. C’est tenir une gageure encore plus hasardeuse dans un contexte non plus d’après-guerre, mais de guerres furieusement inachevées. C’est enfin rejoindre objectivement ceux qui ne pardonnent toujours pas au vénéré patriarche d’avoir dépecé un lopin de terre dans la mythique Grande Syrie : ce Bilad al-Cham qui pourtant n’a jamais dépassé le stade géographique pour acquérir quelque rigueur institutionnelle.


Suprême maladresse, en vérité, que de remettre en question sa propre raison d’être. Surtout quand se bousculent tout frétillants, autour des cartes, les apprentis sorciers.


Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Assez ironiquement, la béatification d’Élias Hoayek, en prélude à son entrée en sainteté, n’aura pas manqué de réveiller certains de ces vieux démons qui hantèrent la genèse même de l’État du Grand Liban.Frappant est ainsi le contraste entre les dithyrambiques volutes d’encens qui ont baigné les célébrations officielles, religieuses et populaires de dimanche, et les commentaires nettement moins favorables qui ont écumé internet, ou meublé le débat dans plus d’une chaumière. Le patriarche maronite de l’époque en a-t-il vraiment trop fait en exigeant et obtenant de la France l’élargissement à l’extrême du territoire national ? De constater plus d’un siècle plus tard que ces vieilles interrogations ne faisaient que sommeiller, que de surcroît cette longue hibernation avait lieu des deux côtés...