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Nos lecteurs ont la parole

La paix par la force : l’élimination de la justice de l’équation

Le Liban est aujourd’hui le théâtre de tentatives visant à faire taire les armes en l’absence de tout fondement durable pour une paix véritable. La justice est la grande absente de cette scène ; perçue non plus comme le pilier de la stabilité, mais comme un fardeau diplomatique. Face aux crimes de l’occupation israélienne au Liban – déplacements forcés, destructions massives d’infrastructures et meurtres de soldats de l’armée régulière –, l’indifférence internationale prévaut. Pourtant, le respect du droit international humanitaire (jus in bello) s’impose durant les conflits armés, indépendamment de la légitimité du recours à la force (jus ad bellum).

De Gaza à l’Ukraine, en passant par la Syrie et le Soudan, une règle anormale contredit le droit pour devenir une coutume du nouvel ordre mondial : l’intangibilité de l’immunité des dirigeants politiques et militaires en temps de guerre.

1- Le déclin de l’ère de la justice

Pendant longtemps, l’idéalisme libéral de l’après-guerre froide a nourri l’illusion juridique qu’il n’existait « pas de paix durable sans justice ». Les tribunaux pénaux internationaux reposaient sur la certitude que l’amnistie des tyrans ne faisait que différer le prochain conflit.

Aujourd’hui, cette utopie s’est dissipée au profit d’une équation réaliste et cruelle : pas de paix sans guerre. Le rétablissement de la sécurité s’opère exclusivement par la voie militaire. La justice d’après-guerre a été avortée, et évoquer une paix fondée sur le droit est désormais perçu comme une naïveté politique. La paix ne se construit plus sur la responsabilité, elle s’impose par les canons.

2- L’assassinat de l’ONU : la sécurité comme synonyme de paix

L’essor de la doctrine de la « paix par la force » constitue un démantèlement méthodique des articles 1 et 2 de la Charte onusienne, qui interdisent le recours à la violence et obligent les États à régler leurs différends par des moyens pacifiques.

Ce revirement s’apparente à un assassinat objectif de l’ONU. Lorsque les grandes puissances se convainquent que la guerre est l’unique instrument de stabilisation, elles actent le retour à la loi de la jungle. L’ordre international actuel légitime l’idée que le vainqueur militaire détient seul le droit d’écrire les règles, qu’il qualifie erronément de droit, pour inventer une paix sur des bases erronées. L’imposition de la sécurité par la force est devenue synonyme de paix. Cette dénaturation annonce l’avènement d’un ordre mondial dépourvu de valeurs, où l’humanité est le grand perdant.

3- L’ingénierie de la sélectivité : la géographie des crimes immunisés

L’examen de la carte des conflits contemporains révèle que la justice internationale n’est plus impartiale mais discrétionnaire. Elle est désormais dotée d’yeux géopolitiques acérés qui distinguent le sang des uns de celui des autres. Soumise aux intérêts des grandes puissances, elle s’avère incapable d’agir en Syrie, de juger le président russe en Ukraine ou de traduire le Premier ministre israélien en justice pour la situation en Palestine. Au contraire, la Cour pénale internationale a été punie par des sanctions américaines contre ses magistrats pour protéger Israël. Même une guerre a été menée contre l’Iran sous prétexte de protéger Israël, afin d’immuniser Netanyahu face à la justice, même nationale.

Il n’existe aucun espoir réel de voir juger des dirigeants israéliens pour leurs crimes perpétrés en toute impunité, ni le régime iranien et ses relais militaires au Liban et dans le Golfe pour leurs violations méthodiques de la souveraineté des États. L’immunité des responsables officiels s’étend désormais aux milices. Parallèlement, nul n’ose demander des comptes aux États-Unis pour le blocus économique global imposé au peuple iranien qui suffoque de la guerre, ou pour avoir entraîné les pays du Golfe dans des dynamiques de guerre destructrices, ou avoir créé une crise pétrolière mondiale.

4- L’illusion des procès « in absentia »

Face à la paralysie des instances multilatérales, la société civile juridique se tourne vers des tribunaux spéciaux (tels que le tribunal proposé contre l’agression russe en Ukraine). Toutefois, ces juridictions se heurtent au dilemme philosophique du jugement par défaut, qui les prive de toute valeur dissuasive, même si elles permettent de documenter rigoureusement les crimes.

L’histoire récente offre à cet égard l’exemple édifiant du Tribunal spécial pour le Liban, chargé de juger l’assassinat de Rafic Hariri. Après des années de procédure et un budget avoisinant le milliard de dollars, le tribunal a condamné des accusés par défaut. Protégés par le pouvoir des armes et la politique du fait accompli, les condamnés n’ont jamais été arrêtés. L’expérience libanaise prouve que le procès sans accusés n’est qu’un « archivage coûteux du crime ». Il transforme la justice en une pièce de théâtre exposant l’impuissance du droit face à des dirigeants guidés par le cynisme, agissant selon un nouvel adage : « Si tu n’as pas de pitié, tue autant que tu veux ! »

5- Les conseils de paix : des modèles alternatifs aux tribunaux internationaux

Le concept de « Conseil de la paix » à Gaza représente l’acmé du détournement de la justice. Conçu sous un parrainage international pragmatique, ce modèle traite la tragédie humaine avec une logique d’entreprise. Le sang de milliers de victimes y est troqué contre des investissements financiers, l’adhésion y étant conditionnée par la puissance financière.

Dans ce schéma, exiger le jugement des coupables est perçu comme un péché politique menaçant la stabilité des capitaux. C’est une paix orchestrée par les puissants pour légitimer le fait accompli, où l’acceptation du crime devient la condition de la survie.

Assisterons-nous bientôt à un mécanisme similaire pour le Liban-Sud ?

En conclusion, l’analyse des guerres contemporaines démontre l’effondrement de la structure morale de l’ordre international, ouvrant l’ère de la « loi de la guerre ». Quand les cours internationales sont paralysées et que les processus de paix se transforment en Bourses d’échange où l’on marchande les droits des victimes contre de l’argent, les relations internationales reviennent à un état primitif.

Dès lors, qui réclamera justice pour le Liban-Sud et pour Beyrouth ? Qui indemnisera l’État libanais et les familles des victimes ? Le risque majeur est que cette crise mondiale de la justice ne contamine définitivement l’ordre interne libanais, déjà exsangue, asphyxié par les lois d’amnistie, les ingérences politiques et l’impunité de ceux qui sapent le prestige de l’État.

Une trêve militaire ne saurait signifier la paix, et le rétablissement d’une sécurité conjoncturelle ne constitue pas une concorde durable. Le XXIe siècle nous impose une conclusion terrifiante : dans un monde à la justice égorgée, quiconque n’a pas la capacité de mener une guerre éternelle n’a pas le droit à la paix.

Avocat international et professeur de droit international

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le Liban est aujourd’hui le théâtre de tentatives visant à faire taire les armes en l’absence de tout fondement durable pour une paix véritable. La justice est la grande absente de cette scène ; perçue non plus comme le pilier de la stabilité, mais comme un fardeau diplomatique. Face aux crimes de l’occupation israélienne au Liban – déplacements forcés, destructions massives d’infrastructures et meurtres de soldats de l’armée régulière –, l’indifférence internationale prévaut. Pourtant, le respect du droit international humanitaire (jus in bello) s’impose durant les conflits armés, indépendamment de la légitimité du recours à la force (jus ad bellum). De Gaza à l’Ukraine, en passant par la Syrie et le Soudan, une règle anormale contredit le droit pour devenir une coutume du nouvel ordre...
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