Le maestro Harout Fazlian dirige l’Orchestre philharmonique national libanais à l'église évangélique arménienne de Kantari. Photo Conservatoire du Liban
L’Orchestre philharmonique national libanais, sous la direction du maestro Harout Fazlian, proposait en l’église évangélique arménienne de Kantari une soirée réunissant des œuvres d’Aram Khatchatourian, de Ludwig van Beethoven et de Walid Gholmieh. Le concert prenait ainsi la forme d’un hommage à ce dernier, disparu en 2011 et considéré comme l’une des figures majeures de la musique savante libanaise contemporaine.
Compositeur, chef d’orchestre et musicologue né à Marjeyoun en 1938, Walid Gholmieh a dirigé le Conservatoire national supérieur de musique pendant près de vingt ans. Il fut également l’artisan de la création de l’Orchestre symphonique national du Liban et de l’Orchestre national de musique arabe-orientale, deux institutions qui ont profondément contribué à structurer la vie musicale du pays. Le programme mettait notamment à l’honneur Le Martyr, troisième mouvement de sa Quatrième Symphonie.
Effectivement, baguette très distinguée de Harout Fazlian, surtout qu’il avait la partition dans la tête et non pas la tête dans la partition. On regrettera seulement que le concert ait débuté avec près de vingt minutes de retard. Lorsqu’on dirige une institution musicale nationale, le respect des horaires fait aussi partie du respect dû au public, en particulier à ceux qui avaient pris place dans la salle dès 20 heures.
En guise d’ouverture, la Danse du sabre, la Danse des jeunes filles, le Monologue d’Aïcha et la Lezghinka, extraits du ballet Gayane d’Aram Khatchatourian, donnaient immédiatement le ton de la soirée. Cette interprétation s’impose par un orchestre particulièrement brillant, un dynamisme constamment soutenu et un véritable souffle de vie. Le chef fait parfaitement partager sa sympathie pour cet univers qui lui est si familier. Le troisième mouvement de la Quatrième Symphonie, Le Martyr de Walid Gholmieh, occupe une place particulière dans l’architecture de l’œuvre. On pourrait regretter une certaine prudence harmonique et un attachement parfois respectueux au modèle hérité du XXe siècle.
Mais il serait injuste de confondre cette fidélité stylistique avec un manque d’inspiration. Gholmieh possède une voix authentique, immédiatement reconnaissable, nourrie par son histoire personnelle et par son enracinement dans la culture libanaise. En dirigeant ce mouvement, Harout Fazlian a rendu un vibrant hommage au compositeur. Son interprétation convainc par son sérieux, sa dignité et son pouvoir de fascination. « Si souvent qu’on l’entende, la Cinquième Symphonie de Beethoven exerce sur nous une puissance invariable. » L’expression est de Robert Schumann. D’autant plus que son impétuosité, qui nous subjugue à l’égal d’un phénomène de la nature, est ici décuplée par la force d’une interprétation jeune et volcanique.
Maintenant, une question se pose. Qu’est-ce que la « vérité » dans une interprétation musicale ? La partition ? Sa lecture par le musicien ? Notre perception de l’œuvre musicale ?
Le texte d’où tout procède ne dit pas tout. Ce « manque » du texte sera habité par l’interprète, par l’auditeur et par l’œuvre vivante et vécue. Plus que toute autre, l’œuvre de Beethoven, surtout celle symphonique, se présente dans l’imagination de tous et de chacun de manière diverse et demeure ouverte aux lectures de ses interprètes et de ses auditeurs.
Dans son introduction avant l’exécution de la Cinquième, Fazlian a évoqué le nom d’Herbert von Karajan. Et cela a fait naître cette idée. Qui détiendrait la véritable clé d’une interprétation ? Gustav Mahler, Arthur Nikisch, aux dires de leurs contemporains, puis Wilhelm Furtwängler, Bruno Walter, Felix Weingartner, figures déjà lointaines qui ont fondé et poursuivi, à travers des interprétations sublimes et contradictoires, la lignée des mages beethovéniens.
Plus proches de nous, Otto Klemperer, Herbert von Karajan, Karl Böhm, Eugen Jochum, Hans Schmidt-Isserstedt, Léonard Bernstein ont affirmé, avec plus ou moins de force et de bonheur, leur Beethoven, qui est souvent le nôtre. Même Pierre Boulez, dans sa singulière version de la Cinquième, avec toute la science, le talent et la flamme qui sont les siens, approche cette œuvre à travers sa conviction d’être le tenant exclusif d’une seule vérité, et il nous la fait entendre, cette conviction.
L’un dirige les lignes essentielles des forces orchestrales, l’autre cisèle des détails de l’orchestre jamais entendus. Pour l’un, c’est la lenteur, et pour l’autre, le tempo fulgurant. Et sans doute, à chacun d’eux, Beethoven dit oui d’une certaine façon. Et il a dit oui ce soir-là à Harout Fazlian.
Sa conception de la Cinquième est essentiellement dynamique. Il débute discrètement par un premier mouvement plus intérieur qu’éclatant et poursuit par un andante tout à la fois majestueux et méditatif, où la notion du temps se distend, le temps de la longue patience. Le scherzo, et surtout le trio sous sa baguette, plongent splendidement au cœur d’un univers de mystère. Au terme de cette progression, Harout Fazlian sait ménager la surprenante transition et le crescendo qui vont libérer les forces vives du final. La symphonie apparaissait donc comme un tout venu d’une seule coulée ; le contenu poétique n’en était que plus fort. Très attentif à la sonorité de son orchestre, il veille avec un soin particulier sur les vents et sur leur équilibre avec les cordes.
Là où il excelle, et où ses musiciens attentifs le suivent au doigt et à l’œil, à merveille, c’est dans la progression des nuances, du piano pianissimo au forte fortissimo, comme dans le respect et la mise en relief de toutes les indications de silence, brèves ou longues.
Magnifiques étaient la main et la baguette qui ont su tenir et diriger cette très belle soirée.

