Une image de "Dans le cœur une hirondelle", où Rima Samman fait dialoguer archives familiales, souvenirs et fiction pour recomposer les fragments d’une mémoire libanaise. Photo fournie par l'artiste
Il arrive, dans Dans le cœur une hirondelle, un moment où il devient impossible de distinguer ce qui relève du souvenir et ce qui appartient à l’invention. Une vieille photographie ouvre la porte à un récit. Ce récit se transforme en reconstitution. Des images d’archives côtoient des scènes mises en scène. Des proches disparus réapparaissent à travers des vidéos familiales, tandis que la réalisatrice elle-même oscille entre narratrice, fille et personnage.
Dans son nouveau long-métrage, Rima Samman invite le spectateur à s’interroger sur la manière dont les familles fabriquent et transmettent leurs histoires. Présenté dans le cadre du Festival du film arabe, le film a été projeté à Beyrouth, à Dar el-Nimer (le 24 juillet), puis à Tripoli, au Marsah (le 25 juillet). Un retour au Liban chargé d’une résonance particulière pour la cinéaste, qui a quitté le pays pour la France à 18 ans, en pleine guerre civile.

« Mon amour du cinéma est profondément lié au Liban et à Tripoli, confie la réalisatrice, photographe, productrice et conteuse. Pendant la guerre, j’allais toujours au cinéma avec mon père. » Ces séances de cinéma de son enfance l’ont peu à peu conduite vers la réalisation, même si son parcours s’est éloigné des chemins classiques de l’industrie. Plutôt que de se tourner vers des productions commerciales, elle a choisi le cinéma expérimental, la photographie et l’art contemporain, à la recherche d’un langage qui lui soit entièrement propre.
Les histoires que les familles choisissent de préserver
Le film s’ouvre sur les membres de la famille de Samman, de sa grand-mère Khadija à sa grand-tante Amineh. Peu à peu, il apparaît pourtant qu’ils incarnent quelque chose de bien plus vaste. Chaque famille construit sa propre mythologie, répétant certains récits jusqu’à ce qu’ils deviennent constitutifs de son identité, quelle que soit leur origine. « Je me suis rendu compte qu’il n’existe pas une seule source, explique Rima Samman. Les familles libanaises n’ont pas une seule origine. Les familles du Moyen-Orient non plus. »
Pour elle, l’exactitude historique importe moins que le rôle que ces récits continuent de jouer plusieurs décennies plus tard. « Mon grand-père est devenu l’archétype de la résistance, poursuit-elle. Cela pourrait être n’importe quelle forme de résistance. Dans chaque famille, il y a le héros, la belle femme, celle qui s’est mariée, celle qui ne s’est jamais mariée… »

Après avoir vu le film, ses paroles éclairent nombre de ses choix de mise en scène. Les membres de sa famille apparaissent presque comme des personnages de fiction, porteurs de figures symboliques que chacun reconnaît instinctivement dans sa propre histoire familiale. Les récits cessent alors d’être intimes pour devenir universels.
Faire vivre les absents
L’un des aspects les plus marquants du film réside dans son travail sur les archives. Les photographies familiales sont coloriées à la main, les images anciennes retravaillées, tandis que des clichés immobiles se mettent soudain en mouvement. Pour l’artiste, les archives ne sont pas des objets à conserver, mais une matière vivante. « Ils me manquent énormément, dit-elle en évoquant les proches qu’elle a perdus en vivant à l’étranger. Les colorier, c’est leur donner une nouvelle vie. C’est montrer à quel point ils étaient beaux. C’est une manière de réactualiser le passé. »
L’éloignement a nourri cette démarche. Ses parents sont décédés alors qu’elle vivait en France, tout comme plusieurs autres membres de sa famille. Revenir à leurs photographies est devenu une autre façon de passer du temps avec eux. « Le temps que vous n’avez pas pu partager avec eux… vous le vivez ainsi », résume-t-elle.
Le film ne sombre pourtant jamais dans la nostalgie. L’humour surgit là où on ne l’attend pas, jusque dans les évocations du deuil ou de l’exil. « En France, je ne me suis jamais placée dans une position de victime, affirme-t-elle. Quand vous racontez ce qui vous est arrivé en gardant le sourire, votre dignité reste intacte. » Cet équilibre donne au film une grande partie de son rythme. Les moments qui pourraient devenir trop sentimentaux sont sans cesse désamorcés par l’ironie, un montage ludique ou des expérimentations visuelles.
Le choix de la liberté artistique
Cette indépendance caractérise également la manière dont Rima Samman a construit sa carrière. Elle n’a jamais suivi de formation académique en cinéma et a choisi de financer elle-même son travail artistique. Elle enseigne à l’université pour préserver une totale liberté de création, plutôt que de dépendre de producteurs. « J’avais besoin d’une liberté absolue, explique-t-elle. J’ai séparé ce qui me faisait vivre de mon travail artistique. » Un choix qui s’est accompagné de longues années de recherche de financements, de démarches administratives et d’autoproduction. « C’était très difficile, reconnaît-elle. Mais la liberté a toujours un prix. »
Cette philosophie irrigue tout Dans le cœur une hirondelle. Le film délaisse les structures narratives conventionnelles pour épouser le fonctionnement même de la mémoire : elle revient en arrière, se contredit, s’attarde sur des détails en apparence insignifiants avant d’en révéler, bien plus tard, toute la portée.

Même apparaître devant la caméra lui a longtemps semblé inconcevable. « Je ne voulais pas me représenter parce que je suis réalisatrice, raconte-t-elle. Puis j’ai compris que je devais le faire. Moi aussi, je suis une histoire. »
Revenir au pays par le cinéma
Présenter le film au Liban fait pleinement partie de cette histoire. « Que ce film soit montré au Liban est extrêmement important pour moi, confie-t-elle. Cela signifie que je n’ai jamais quitté le Liban. Je continue à vivre ma vie libanaise en France. » Tripoli, où le film a également été projeté samedi soir, est bien plus qu’une simple étape de festival. C’est la ville où elle est tombée amoureuse du cinéma, assise dans l’obscurité des salles aux côtés de son père.
Le voyage se poursuivra ensuite au Mexique et au Cambodge, où le film sera projeté, avant une série d’expositions internationales inspirées du même travail artistique. Mais, le temps d’une soirée à Beyrouth, Dans le cœur une hirondelle donnait l’impression d’être revenu là où nombre de ses histoires avaient commencé.

