Le Sunshine Band, ensemble inclusif de LeBAM, réunit des musiciens en situation de handicap aux côtés des jeunes de l’ensemble intermédiaire. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
En pleines vacances d’été, l’école publique de Beit Méry n’a rien d’un établissement déserté. Derrière ses portes, cuivres, percussions et bois résonnent dans les salles de classe, où de jeunes musiciens répètent en vue du concert qui viendra clôturer l’International Summer Band Camp de LeBAM. Pendant huit jours, cette école de trois étages, dont les murs sont couverts de dessins colorés réalisés par des enfants, est devenue le quartier général du camp. Les pupitres ont envahi les salles, les élèves passent d’une répétition à l’autre, tandis que les bénévoles circulent dans les couloirs et veillent à la logistique.
À 12h30, pourtant, tout s’arrête. C’est l’heure du déjeuner. Et soudain, l’ambiance tient davantage de la grande tablée familiale libanaise que du stage intensif de musique. Il faut dire que nombre de bénévoles sont des mères dont les enfants participent eux-mêmes aux activités de LeBAM. « Notre organisation repose sur le bénévolat, explique sa cofondatrice Marina Moukheiber. Notre équipe est composée de mères qui viennent avec leurs enfants et nous aident dans l’administration, en prenant en charge tout ce qui concerne la logistique et l’organisation. »
Un camp où l’on apprend d’abord à écouter
Cette année, le camp réunit 110 participants, parmi lesquels des musiciens de la fanfare de l’armée libanaise et de celle des Forces de sécurité intérieure. Autour d’eux, quatre chefs d’orchestre, huit professeurs, mais aussi des administrateurs et des bénévoles. Ici, les âges comme les niveaux se mélangent. Il y a les plus jeunes, qui découvrent parfois un instrument pour la première fois, et des musiciens d’une trentaine d’années qui accompagnent LeBAM depuis plusieurs années.
À 14 ans, Claire Moussallem en est à sa deuxième participation. La jeune clarinettiste a découvert le camp sur Instagram et décidé de s’y inscrire pour approfondir ses connaissances musicales. Mais la principale leçon qu’elle en retient ne concerne ni les gammes ni la technique : elle tient au jeu collectif. « Il ne s’agit pas d’une seule personne. Nous sommes tous liés par la musique. C’est tout un travail d’équipe », dit-elle. Une évidence qui prend tout son sens au fil des répétitions.
À 19 ans, Ghadi Salloum joue des percussions. Pour lui, ces huit jours condensent ce qu’un musicien met habituellement beaucoup plus longtemps à apprendre. Et notamment cette chose en apparence toute simple : écouter. « Quand on a l’habitude de jouer seul et qu’on commence à jouer avec d’autres, il faut davantage se concentrer sur l’écoute, explique-t-il. Il faut apprendre la discipline pour pouvoir jouer avec tout le monde et produire un beau son ensemble. »

Une salle où les âges se mélangent
En traversant les salles de répétition, les différences d’âge sautent d’abord aux yeux. Il suffit pourtant de rester quelques minutes et de tendre l’oreille pour qu’elles s’effacent. Les élèves passent d’un groupe à l’autre, les plus expérimentés épaulent les plus jeunes et tous poursuivent le même objectif : parvenir à faire sonner l’ensemble comme un seul corps.
Omar Daou, 31 ans, a rejoint LeBAM en tant que pianiste. Il cherchait alors à développer sa musicalité en apprenant un deuxième instrument. Il joue aujourd’hui des percussions. Assis aux côtés de Ghadi, il parle sans hésiter de tout ce que peuvent lui apprendre des musiciens beaucoup plus jeunes que lui. « Le plus important, ce n’est pas la différence d’âge, affirme-t-il. On peut voir quelqu’un de 26 ans qui n’a toujours pas acquis la bonne discipline, et rencontrer un jeune de 13 ou 14 ans qui sait parfaitement comment s’y prendre. »
Pour Ammar el-Hout, un corniste de 13 ans venu du Qatar, cette diversité générationnelle constitue précisément l’un des attraits de l’expérience. « Je n’ai pas vraiment l’habitude de jouer avec des personnes d’âges différents, explique-t-il. Être avec des plus jeunes et des plus âgés change beaucoup de choses. »
Ella Khoury, 12 ans, n’était quant à elle pas arrivée avec le cor en tête. Elle voulait d’abord jouer des percussions, avant de tenter l’instrument à vent. Premier essai : raté. Deuxième tentative : la voilà lancée. Elle en tire déjà une petite philosophie : « C’est comme pour tout : même quand on pense qu’on ne peut pas faire quelque chose, on peut toujours y arriver. »

Des professeurs venus de quatre pays
L’une des particularités du camp tient aussi à son équipe pédagogique internationale, qui confronte les élèves à différentes manières d’enseigner et de penser la musique. Aux côtés des professeurs libanais sont ainsi venus des enseignants des États-Unis, de Chypre, de Grèce et de Roumanie.
La Dr Kristyn Kuhlman, qui dirige les ensembles des débutants et des avancés, avait entendu parler de LeBAM par l’intermédiaire d’un musicien jordanien auquel elle avait enseigné. Elle est venue au Liban cette année après que son projet d’y faire venir son ensemble jordanien a été reporté en raison de la situation dans le pays. « Je ne savais pas du tout que le programme était d’une telle qualité », reconnaît-elle. L’Advanced Band l’a particulièrement impressionnée. L’ensemble réunit notamment des étudiants universitaires, des professionnels et des musiciens de l’armée. « Ils ont vraiment envie d’apprendre. Ils travaillent, ils répètent et ce sont des professionnels. Ils jouent à un niveau que je n’avais pas imaginé. » Mais pour Kuhlman, la véritable leçon se joue aussi dans la capacité d’un orchestre à écouter. Elle insiste notamment auprès des élèves sur le rôle de ceux qui jouent les parties intermédiaires : ce sont eux qui portent l’harmonie sur laquelle repose tout l’ensemble. « Chacun a son rôle, rappelle-t-elle. Peu importe si je joue la troisième voix. Mes notes sont importantes. »
Le percussionniste chypriote Ioulios Georgakopoulos, lui, est arrivé à son premier camp LeBAM sans savoir exactement à quoi s’attendre. Il en retient avant tout l’engagement des élèves. « Ils sont passionnés par la musique, dit-il. Ils sont prêts à apprendre, prêts à faire partie de cette aventure. On sent que cette semaine compte vraiment pour eux. » À ses yeux, la présence d’enseignants venus de différents pays crée un échange qui dépasse largement la seule transmission technique. Les élèves doivent aussi apprendre à communiquer avec des professeurs qui ne parlent pas forcément la langue qu’ils ont l’habitude d’utiliser. Georgakopoulos, de son côté, repart lui aussi avec un nouvel apprentissage en tête : l’arabe. « L’arabe, c’est mon nouvel objectif, lance-t-il en riant. C’est très difficile. Mais si je reviens, je communiquerai uniquement en arabe. »

Pour le chef d’orchestre roumain Serghei Bolun, installé au Liban depuis 2000 et collaborateur de LeBAM depuis 2008, ce retour au camp permet surtout de mesurer le chemin parcouru par l’organisation depuis qu’elle a entrepris de reconstruire ses activités. « La différence est évidente, aussi bien dans la qualité que dans le nombre d’élèves, sans oublier le fait que nous avons pu faire venir des enseignants de l’étranger », souligne-t-il.
La musique comme voie d’avenir
L’histoire de LeBAM commence en 2008 à Beit Méry, avec 40 élèves. Avant que la crise économique, l’explosion au port de Beyrouth, puis la pandémie ne viennent interrompre son essor, l’organisation avait réussi à se développer jusqu’à compter quatre antennes et 450 élèves. Depuis, elle reconstruit progressivement son réseau. Et le camp d’été est devenu l’une de ses expériences pédagogiques les plus intenses.
Marina Moukheiber le décrit comme un lieu où les élèves sont obligés de sortir de leurs habitudes. De 10h à 17h, ils répètent, suivent des cours, déjeunent ensemble et se préparent à monter sur scène. Cette édition marque également le retour du Sunshine Band : quatre participants en situation de handicap jouent aux côtés de l’Intermediate Band (l’ensemble intermédiaire). Si le camp a résisté aux années difficiles, c’est aussi parce que, pour LeBAM, la musique ne s’arrête pas à la performance. « Chaque fois qu’il y a des bombardements, il devient difficile de se voir ou de se retrouver, explique Marina Moukheiber. Pour eux comme pour nous, les organisateurs, c’est une forme de thérapie. »
Ghassan Moukheiber, fondateur et président de LeBAM, résume cette philosophie par une formule : « La musique au service de la citoyenneté. » Jouer dans un ensemble, à ses yeux, ne consiste pas seulement à apprendre à maîtriser un instrument. C’est aussi apprendre la précision, le respect de l’autre et la collaboration. « Nous croyons à la force de la musique pour développer l’esprit citoyen », affirme-t-il.

Huit jours réunis sur une même scène
Dimanche après-midi, les sons qui ont rempli toute la semaine les salles de classe de Beit Méry se déplacent vers la scène de l’ALBA. Les musiciens arrivent plusieurs heures avant le concert prévu à 17h, le temps des ultimes répétitions. À 15h, les certificats sont distribués. Puis vient le moment de jouer. Le concert réunit le Beginning Band (l’ensemble des débutants) , l’Intermediate Band (l’ensemble intermédiaire), le Sunshine Band et l’Advanced Band (l’ensemble avancé). Quatre ensembles, quatre niveaux, qui donnent à entendre les différentes étapes du travail accompli pendant la semaine.
La Dr Kristyn Kuhlman ouvre le programme à la tête du Beginning Band avec Fire Dance de John Edmondson, l’arrangement de This Old Man par James Playhar et After Burn de Randall Standridge.
L’Intermediate Band, dirigé par Ahmad el-Kheir, prend ensuite le relais avec notamment Hogan’s Heroes March, «Gap Creek, Aztec Fire et Tallou Hbabna de Zaki Nassif.
Le Sunshine Band rejoint à son tour les musiciens de l’Intermediate Band, faisant monter sur la même scène l’ensemble inclusif de LeBAM.
Puis vient l’Advanced Band. Sous la direction de Kuhlman, les musiciens s’attaquent à un programme plus exigeant : Fanfare for a New Era, Variations on a Korean Folk Song, Ashokan Farewell et Bandology.
En quelques heures, ce qui s’est construit pendant huit jours derrière les portes de l’école publique de Beit Méry prend ainsi forme devant le public. Des enfants et des adultes, des débutants et des professionnels, des cuivres, des bois et des percussions : autant de différences qui, le temps d’un concert, doivent apprendre à respirer et à jouer ensemble.
Pour Marina Moukheiber, c’est peut-être là que se trouve le véritable sens de ce camp. Plus encore dans les périodes où se retrouver devient difficile. « Les enfants nous appellent et nous disent : S’il vous plaît, nous avons besoin de nous voir, nous avons besoin de jouer de la musique », raconte-t-elle.



