Le 18 novembre 2024, mon ami le cinéaste Philippe Aractingi a partagé une publication sur Facebook : une bonne nouvelle dans cette période tumultueuse que traverse le Liban. Il nous annonce que son film documentaire Liban, les secrets du royaume de Byblos a remporté le Grand Prix du jury au Ficab XXIV lors du Festival de cinéma archéologique, et qu’une diffusion de ce film est prévue sur Arte en janvier 2025. Parallèlement, un article de notre grand maître, le regretté professeur Jean Laplanche, a particulièrement retenu mon attention, intitulé « La psychanalyse : histoire ou archéologie ? ». Dans cet article, le professeur Laplanche tente de relire la psychanalyse sous un angle archéologique et historique.
La psychanalyse, l’histoire et l’archéologie partagent la restitution du passé. Comment ces trois disciplines s’éclairent-elles mutuellement ? Et surtout, quel désir anime cette quête du passé – désir de sauver, de reconstruire ou de détruire ?
Dès sa jeunesse, Freud cultive une passion pour les antiquités. Malgré des moyens modestes, il accumule les statues florentines en plâtre, puis des pièces originales, transformant son cabinet en un véritable musée. Ces objets sont choisis non pour leur beauté, mais pour leur signification – chaque artefact agissant comme un fragment de mémoire à déchiffrer.
Freud n’hésite pas, au cours de ses psychanalyses, à utiliser des termes archéologiques, tels que « une scène remontant à l’époque primitive et profondément ensevelie ». Pour lui, l’inconscient est un site stratifié où les souvenirs s’empilent comme des couches sédimentaires : « Scène I, Scène II, Scène III… », chacune masquant la précédente. Le travail analytique consiste à « décaper » ces strates, à la manière d’un archéologue déblayant un chantier de fouilles.
Pourtant, cette analogie présente une ambivalence. D’une part, la psychanalyse restitue : elle cherche à retrouver la « scène primitive » (on se demande toujours si jamais on pourrait la saisir), cet événement enfoui qui expliquerait tout, ou presque. D’autre part, elle détruit, c’est ce que le clinicien faisait avec chaque souvenir et avec chaque rêve, en les rendant en partie ou en les analysant par morceaux.
Comme le souligne Paul-Marie Duval, « la fouille est un acte essentiel de la recherche, une destruction irréparable qu’on ne doit pratiquer qu’avec les précautions les plus grandes. La couche archéologique est comme un livre qu’on lit en détruisant chaque page en cours de lecture, et qu’il s’agira de pouvoir reconstituer ultérieurement ».
Freud cherche moins à préserver le passé qu’à le faire revivre – fût-ce au prix de sa destruction. Son désir rejoint celui de Schliemann déchiffrant l’Iliade : ni pure histoire ni pure fiction, mais un symbole mnésique à décrypter.
Contrairement à la préhistoire ou à l’archéologie, l’histoire s’appuie sur l’écrit. Qui dit écriture dit mise en forme. Mais contrairement à l’historien, Freud s’intéresse moins aux faits collectifs qu’à leur réinterprétation subjective.
La cure analytique procure au patient l’occasion d’établir des liens entre le passé et le présent, transformant ce qui a été traduit dans le passé en une nouvelle interprétation, en un nouveau récit.
Freud le reconnaît : le progrès analytique ne réside pas seulement dans le fragment exhumé (comme l’objet archéologique), mais dans l’élaboration – associations, levée des résistances. L’archéologie moderne est considérée comme une technique au service de l’histoire, et non plus comme l’amour de l’objet. De là, le passé n’est pas un champ de ruines, mais une matière narrative en constante réécriture. Freud a oscillé entre deux modèles : l’archéologue qui détruit pour préserver et l’historien qui réinvente pour guérir. Plus précisément, le psychanalyste joue le rôle de l’archéologue qui déterre des souvenirs, et c’est au patient de recréer un récit, sa nouvelle histoire.
Lors d’une discussion avec mon maître Amine Azar sur l’importance de cette découverte de Byblos et de la remarquable présentation cinématographique qui en a été faite, il m’a fait remarquer que, en principe, ce type de documentaire est généralement filmé dans « l’après-coup », où les archéologues simulent la découverte du site. Cependant, au cours d’un échange avec l’archéologue du site de Byblos, Tania Zaven, et le réalisateur du film, Philippe Aractingi, ils m’ont révélé que la documentation et l’archivage avaient été réalisés en temps réel. En réalité, les premiers moments de l’excavation du site en 2018 n’ont pas été filmés. Ce n’est qu’après que l’ampleur de cette exploration a dévoilé l’importance considérable du site qu’il a été décidé de filmer les étapes suivantes en temps réel, à la suite d’un accord avec Arte.
Malgré les nombreuses fouilles successives réalisées sur le site, on pensait avoir découvert tout ce qu’il y avait à savoir sur l’histoire de la ville de Byblos. Cependant, l’ouverture de ce nouveau chantier dans une zone encore inexplorée, une immense nécropole intacte datant de l’âge du bronze et âgée de 4 000 ans, attendait l’équipe. Chaque strate déblayée menait l’équipe vers de nouvelles strates, à des couches insolites, à des niveaux plus profonds et diversifiés. L’exhumation a été réalisée par étapes, de longue haleine.
Les obstacles, qu’ils soient d’ordre météorologique ou liés au site lui-même, exigent une grande patience pour surmonter les difficultés et les « résistances », comme la levée d’une grande pierre qui obstruait l’accès à une autre entrée essentielle et déterminante pour la poursuite de l’exploration. En plus des obstacles mentionnés, un autre élément se présente : des intervenants souterrains modifiaient les éléments ou les objets de la fouille ; après inspection, il s’avère que ces assaillants sont des rats.
Les démarches techniques du chantier ressemblent beaucoup à celles de la psychanalyse. Chaque objet, chaque ossement découvert représente un signifiant désignifié, une énigme qui aspire à s’historiser, pour reprendre les termes de Laplanche. En analyse, c’est un va-et-vient constant entre le nouveau matériel et le passé. Le dessus-dessous du chantier évoque notre appareil psychique. L’archéologue/psychanalyste et l’historien/patient collaborent dans le travail d’excavation. Ils tombent sur des objets de diverses natures, rassemblés ensemble. Suite à la dissociation des objets/matériel clinique de l’archéologue/psychanalyste, l’association de l’historien/patient offre un récit de synthèse qui peut changer de direction, s’arrêter parfois, pour explorer d’autres aspects de la psyché humaine.
Le film s’est achevé en deux saisons (2022-2023) de manière alternée, et sa fin m’a surpris. Il se termine par une pause de travail, en attendant une nouvelle saison. L’équipe rouvrira le site à l’automne pour le fermer avant l’hiver, puis l’ouvrira de nouveau au printemps pour arrêter les travaux avant l’automne.
En attendant la réouverture de cet inconscient archéologique à Byblos, plusieurs objets éparpillés et déconnectés demeurent dans l’obscurité, en attente d’être élaborés et réélaborés. Psychanalyse finie ou psychanalyse infinie, chaque coup de pinceau – comme chaque séance – donnera à l’histoire un sens renouvelé...
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