Il est 21h heure suisse. Je viens de finir la lecture des points de l’accord entre le Liban et Israël et dans l’article d’après, la nouvelle d’un bombardement du village du Sud, Majdal Zoun, scié en deux par une frappe israélienne qui a créé une vallée au milieu du village. Deux nouvelles, deux ambiances, un pays, deux ennemis. J’éteins mon téléphone et décide de me déconnecter des nouvelles pour la énième fois aujourd’hui.
Je prépare une salade dans laquelle je verse toute mon attention. Je lave, j’épluche, je coupe, je parsème, je choisis quelques olives noires du Liban, une bonne pincée de zaatar de Bickfaya et, pour finir, je rajoute l’huile des oliviers du jardin de mes parents. Ils l’ont ramenée avec eux à leur dernière visite il y a quelques mois et je l’utilise avec parcimonie, telle une eau sacrée ; les retrouvailles sont chavirantes ces dernières années.
« Il vient du pays ? » avions-nous demandé à la marchande de zaatar l’été dernier. Elle nous l’avait confirmé. On y tient. Ce sachet de zaatar et tout ce qu’on achète lorsqu’on visite le Liban sont devenus pour nous, lointains, des moyens de résistance, un adoucissement de notre incapacité face à la violence que subit le pays et aussi, l’illusion d’être utile. Avant d’y aller, on retire une bonne somme d’argent et on se promet de tout dépenser chez les marchandes et les marchands locaux. Le Liban a besoin de nous comme un jeune enfant a besoin de ses parents. On essaie de lui lâcher la main mais visiblement, il n’est pas prêt… Le sera-t-il un jour ?
Je me pose à la terrasse pour manger ma salade. En face de moi s’étale un champ sauvage battant de vie. Le jour, on croise les petites bêtes, le soir on entend et parfois on voit les plus grandes. Un joli vivre-ensemble. Cela ne me rappelle rien... Plus loin, les montagnes du Jura se dressent et freinent l’horizon. Mon cœur part au-delà. La paix et le silence contrastent avec ce que m’évoquent les ingrédients de cette salade. Les moments extrêmement paisibles sont parfois difficiles à savourer pour la diaspora libanaise. Ils sont souvent accompagnés de culpabilité, de nostalgie et de ce fameux « Ma ken fi Lebnen ykoun metel hal bled ? ». La traduction du grand regret qu’on porte en nous à voir complètement bafouillée la capacité du Liban à être un pays paisible, beau et lumineux.
Un silence… que seules les cigales brisent. Comment séparer, étanchéifier les deux réalités qui se logent en nous ?
La paix et la stabilité dans lesquelles baignent nos corps et la guerre lointaine qui aspire nos esprits ?
Une petite tête apparaît au seuil de la porte ; ma fille, pourtant habituellement endormie à cette heure-ci, pointe le nez et me dit qu’elle avait soif mais aussi, qu’elle avait une question : « On part au Liban bientôt ? » Évidemment, les vacances riment avec le Liban et aujourd’hui c’était le dernier jour d’école. J’avais jusque-là évité le sujet, la situation étant volatile. « Oui ma chérie, si tout va bien, on ira bientôt. » Il s’agit là d’une situation très commune pour la diaspora libanaise qui oscille entre suffisamment d’optimisme pour réserver les billets des mois à l’avance et une bonne dose de pessimisme générant en continu le doute de concrétiser ce voyage jusqu’au dernier moment. Un mécanisme de défense « antidéception » difficile à expliquer aux petits cerveaux des enfants. « Si tout va bien ? » me demanda-t-elle. « Oui, et tout va bien, tu vois. On ira bientôt », des mots lourdement prononcés pour rassurer ses yeux inquiets. Pas très convaincue, elle insista : « C’est nul le Liban », et moi de rétorquer : « Comment ça, c’est nul ? Ça fait des mois que tu me dis qu’il te manquait ! », et à elle de me répondre : « Oui mais c’est nul car il y a tout le temps la guerre. » Et moi qui pensais être une bonne actrice face à la petite éponge debout en face de moi guettant avidement la vérité cachée derrière mes lèvres et essayant de la provoquer. On a certainement dû parler et reparler devant elle malgré nos efforts pour ne pas lui embrouiller la tête. Je me résigne, à 6 ans on peut parler de guerre, non ? « C’est vrai, il y a souvent des problèmes mais ils sont loin de chez teta et jeddo, ne t’inquiète pas. » Non je ne crois pas qu’on soit tout à fait prêt à 6 ans. Et est-ce vraiment loin 10-15 km ? Pas tout à fait convaincue mais assez fatiguée, elle alla se coucher. Je n’ai pas insisté…
« Un jour tu comprendras, tu liras les nouvelles, l’histoire du pays et les livres des magnifiques écrivaines et écrivains éparpillés dans le monde entier. Tu apprendras tout sur le bien, le mal, l’absurde, le beau, l’injuste et le douloureux à travers ce petit pays dans lequel tu n’auras jamais vécu mais qui est aussi tien… Aujourd’hui, je digère pour toi la lourdeur nauséabonde des réalités et t’offre ce qui en reste de beau et de léger. »
Il est des détails qui pincent dans le quotidien des lointains que seuls ces gens-là connaissent. Des questions innocentes mais peu anodines : « On peut aller maintenant au Liban ? C’est quoi la guerre ? Pourquoi papa et toi vous êtes partis ? Pourquoi on ne peut pas rester ? C’est quand qu’on revient ? C’est déjà fini ? Pourquoi doit-on partir maintenant ? » Des questions qui viennent de notre intérieur ou des bouches de nos enfants. Des questions troublantes qui rappellent l’absurdité de la guerre, la douleur d’être loin, qui questionnent le pourquoi du départ, qui mettent de l’ordre et éclairent des fois et qui foutent tout en l’air d’autres fois.
La résistance des lointains c’est aussi de prendre un peu de sable de nos ancêtres dans nos poches et de le parsemer partout. Une fois, j’ai entendu quelqu’un dire que si le petit Liban était en danger, on en créerait des « Liban(s) » partout où on poserait nos valises. Nous en serons le miroir et la voix. C’est aussi notre manière d’accepter amèrement que ce petit pays est en danger, que dans ce monde des plus forts, il a peu de chance, et que dans l’attente, nous greffons le pays partout et lui faisons savoir qu’il n’est pas seul.
Une résistance latente mais déterminée, judicieuse, paisible et patiente. C’est cela dont on a besoin aujourd’hui pour que le Liban reste debout, en attendant la fin de la tornade du mal.
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