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Nos lecteurs ont la parole

Le Liban ne manque pas d’argent, il manque d’État

Ce n’est pas l’effondrement des banques qui a provoqué la crise du Liban. C’est l’affaiblissement progressif de l’État qui a fini par entraîner ses banques dans sa chute.

Depuis plusieurs années, la crise libanaise est décrite comme une catastrophe bancaire, monétaire ou financière. Cette lecture est incomplète. Les banques, la monnaie et la dette ne sont que les symptômes visibles d’un mal beaucoup plus profond : la dégradation de la gouvernance et l’affaiblissement de l’État de droit.

La gouvernance est souvent réduite à un mot technocratique. En réalité, elle désigne une idée très simple : la capacité d’un État à gouverner dans l’intérêt général grâce à des institutions solides, transparentes et responsables. Une bonne gouvernance signifie que les décisions publiques sont prises selon des règles, que les finances sont contrôlées, que les dirigeants rendent des comptes, que les contre-pouvoirs fonctionnent et que nul n’est placé au-dessus de la loi.

Cette idée n’est pas nouvelle. Déjà, Aristote expliquait qu’un État ne devient prospère que lorsqu’il est gouverné par des lois plutôt que par les intérêts particuliers. Plusieurs siècles plus tard, Montesquieu démontra qu’aucune liberté durable n’est possible sans séparation des pouvoirs. Lorsque le pouvoir politique contrôle ou influence les institutions chargées de le contrôler, la responsabilité disparaît progressivement et l’arbitraire finit par remplacer le droit.

Or c’est précisément ce qui rend une économie fragile.

Contrairement à une idée répandue, les investisseurs ne recherchent pas uniquement des taux d’intérêt élevés ou une fiscalité avantageuse. Ils recherchent avant tout la prévisibilité. Ils investissent là où les règles sont stables, où les contrats sont respectés, où la propriété est protégée et où les tribunaux peuvent trancher les litiges avec impartialité.

Autrement dit, ils investissent d’abord dans les institutions.

Pendant plus de trente ans, le Liban a vécu au-dessus de ses moyens. Les déficits budgétaires se sont accumulés, la dette publique a explosé, tandis que les banques finançaient massivement l’État. La Banque du Liban est progressivement devenue le principal soutien d’un modèle économique qui repoussait sans cesse les réformes indispensables. Tant que les capitaux continuaient d’entrer, l’illusion de stabilité demeurait. Lorsque les flux se sont arrêtés, tout l’édifice s’est effondré.

Mais une démocratie bien gouvernée aurait normalement déclenché des mécanismes de correction bien avant la catastrophe. Une Cour des comptes pleinement indépendante aurait alerté. Des autorités de supervision fortes auraient limité les risques. Un Parlement exerçant effectivement son contrôle aurait exigé des réformes. Une justice indépendante aurait établi les responsabilités lorsqu’elles apparaissaient.

C’est ici que se trouve le véritable cœur du problème.

Une justice indépendante n’est pas un luxe réservé aux démocraties prospères. Elle constitue l’infrastructure invisible de toute économie moderne. Elle protège les citoyens contre l’arbitraire, garantit l’exécution des contrats, sécurise les investissements et rappelle que la loi s’impose aussi bien aux gouvernants qu’aux gouvernés.

Lorsqu’une justice est perçue comme dépendante ou insuffisamment protégée des influences politiques et économiques, les conséquences dépassent largement les tribunaux. L’incertitude juridique augmente. Les investisseurs deviennent prudents. Les banques internationales limitent leurs relations. Les entreprises retardent leurs investissements. Les jeunes diplômés cherchent leur avenir ailleurs. Le coût du capital augmente tandis que la croissance ralentit.

La confiance disparaît progressivement, et avec elle la prospérité.

Alexis de Tocqueville observait que la force des démocraties ne réside pas uniquement dans leurs lois, mais dans la solidité de leurs institutions. L’histoire économique lui a donné raison. Les pays qui connaissent la prospérité durable ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des plus grandes richesses naturelles. Ce sont ceux qui ont construit des institutions capables d’inspirer durablement confiance.

Le Liban possède des entrepreneurs talentueux, une diaspora exceptionnelle, un secteur privé créatif, une position géographique stratégique et un potentiel humain remarquable. Son principal déficit n’est donc pas financier. Il est institutionnel.

C’est pourquoi la véritable reconstruction du pays ne commencera ni dans une banque, ni au ministère des Finances, ni même avec un accord avec le Fonds monétaire international. Ces étapes seront nécessaires, mais elles resteront insuffisantes si les fondations de l’État ne sont pas reconstruites.

Le Liban doit rétablir une gouvernance moderne : une administration compétente, des finances publiques transparentes, une Banque du Liban recentrée sur ses missions essentielles, des autorités de contrôle réellement indépendantes, une Cour des comptes renforcée, un Parlement assumant pleinement sa fonction de contrôle et une justice indépendante, dotée des moyens humains, techniques et financiers nécessaires pour appliquer la loi sans distinction.

Les réformes bancaires permettront de réparer le système financier. Les réformes budgétaires permettront de stabiliser les comptes publics. Mais seules les réformes institutionnelles permettront de restaurer la confiance.

Car la confiance n’est pas une conséquence de la richesse. Elle en est la condition.

Les banques ne prêtent que lorsqu’elles ont confiance. Les investisseurs n’investissent que lorsqu’ils ont confiance. Les citoyens n’épargnent dans leur pays que lorsqu’ils ont confiance. Les jeunes ne construisent leur avenir que lorsqu’ils ont confiance.

En définitive, le véritable capital d’une nation n’est ni son or, ni ses banques, ni même sa monnaie. Son véritable capital est la crédibilité de ses institutions.

Et tant que le Liban ne replacera pas la gouvernance, la séparation effective des pouvoirs et l’indépendance de la justice au cœur de son projet national, toute réforme économique ne sera qu’une réparation provisoire d’un édifice dont les fondations restent fragiles.

Comme l’avait compris Montesquieu il y a près de trois siècles, « la liberté politique, la justice indépendante et la prospérité économique ne sont pas trois objectifs distincts ; elles constituent les trois piliers d’une même civilisation. »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Ce n’est pas l’effondrement des banques qui a provoqué la crise du Liban. C’est l’affaiblissement progressif de l’État qui a fini par entraîner ses banques dans sa chute.Depuis plusieurs années, la crise libanaise est décrite comme une catastrophe bancaire, monétaire ou financière. Cette lecture est incomplète. Les banques, la monnaie et la dette ne sont que les symptômes visibles d’un mal beaucoup plus profond : la dégradation de la gouvernance et l’affaiblissement de l’État de droit.La gouvernance est souvent réduite à un mot technocratique. En réalité, elle désigne une idée très simple : la capacité d’un État à gouverner dans l’intérêt général grâce à des institutions solides, transparentes et responsables. Une bonne gouvernance signifie que les décisions publiques sont prises...
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