Mon père me dit depuis mon plus jeune âge que le Liban ne changera jamais, qu’il est condamné par son histoire et par sa géographie, que nous ne sommes rien d’autre qu’une constellation de tribus qui se déchirent et s’entretuent d’une crise à l’autre, et qu’il faut accepter ce pays tel qu’il est ou le quitter avant d’en devenir fou… Depuis que je comprends un peu mieux ce qui se passe ici, je réalise que je ne suis d’accord avec aucun de ces arguments (ce qui nous vaut des débats assez agités).
Je sais qu’aucun pays, et le Liban peut-être encore moins qu’un autre, n’échappe complètement à son histoire et à sa géographie ; à quel point il est difficile d’avoir la Syrie (surtout celle des Assad) et Israël comme voisins ; que la gestion de la pluralité est un immense défi, en particulier pour un pays construit autour de ses 18 communautés ; que nous sommes dans une région faillie et que le Liban n’y est pas un cas isolé, et que le poids de la religion et des traditions y est tel qu’il limite encore plus les possibilités de changement. Toutes ces composantes sont structurelles et il serait malhonnête de ne pas les prendre en compte au moment de faire une radiographie du Liban. Mais je continue de refuser avec véhémence cette lecture déterministe qui voudrait que nous en soyons là essentiellement pour des raisons qui nous dépassent.
Après des années à lire, à écouter, à poser des questions, à m’informer et à écrire sur le Liban, j’en suis arrivé à la même conclusion que mon père sur l’anomalie libanaise, mais pour des raisons diamétralement opposées.
Nous avons tellement intégré l’idée que nous n’étions responsables de rien, que toutes les guerres qui se déroulent sur notre sol étaient celles des autres, que c’est toujours la faute d’Israël, de la Syrie, de l’Iran, d’un complot étranger – persuadés là aussi d’être le centre du monde –, que nous sommes absolument incapables sur le plan collectif de reconnaître notre échec sans immédiatement l’attribuer à autrui. Que cet Autre soit libanais lui aussi ou non n’a aucun espèce d’intérêt dans cette logique puisque tout ce qui n’est pas nous, dans sa version la plus étriquée, est forcément l’Autre.
Non seulement nous avons accepté l’anormalité à tous les niveaux – et le Hezbollah en est le meilleur exemple –, mais nous avons en plus un talent fou, il faut le reconnaître, pour inventer des récits alternatifs justifiant ces anormalités et même convaincre le monde entier qu’il devrait lui aussi les accepter au nom de la spécificité du cas libanais. Les invasions israéliennes et les crimes qui les accompagnent sont réels, tout comme l’était l’occupation de la Syrie, tout comme l’est le lien organique qui unit le Hezbollah à la République islamique, ou encore le fait que de nombreux pays ne voient le Liban que comme une arène pour régler leurs comptes, etc. Mais au lieu d’essayer de changer cet état de fait, nous nous en servons systématiquement comme excuses pour ne rien faire.
Nous rivalisons d’indignation contre les crimes israéliens – à juste titre –, mais nous nous en servons aussi comme prétexte pour ne pas dire la vérité. Pour ne pas dire que depuis qu’Israël s’est retiré du Liban-Sud en 2000, nous avons subi trois guerres destructrices et qu’à chaque fois elles ont été initiées à partir du sol libanais. Pour ne pas dire qu’une partie d’entre nous veut faire la guerre à Israël mais s’indigne qu’Israël nous la fasse, comme à son habitude sans la moindre limite, en retour. Pour ne pas dire que nous avons laissé un cancer, le Hezbollah, dévorer la communauté chiite, puis l’État, et lancer des guerres dont nous devons tous assumer les conséquences. Nous continuons de trouver normal de cohabiter avec ce parti-milice, y compris au sein du gouvernement, alors même que ses responsables menacent, sans même chercher à le cacher, d’assassiner le Premier ministre – ce ne serait pas une première – et le président de la République. Nous trouvons ça normal que l’armée reste passive alors que le pays est en train de brûler, sous prétexte de préserver la « paix civile » – mais de quelle paix civile parle-t-on ! –, alors que l’histoire nous a déjà prouvé que cette inertie est le meilleur moyen de conduire à la guerre civile.
Il est probablement injuste de mettre tout le monde dans le même sac sur cette question, tant les opposants les plus farouches au Hezbollah en ont fait l’alpha et l’oméga de leurs actions politiques. Mais le Hezbollah a beau être le principal problème du Liban, il n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il a beau, avec ses alliés, avoir ravagé l’État comme aucun autre parti politique avant lui, les conditions qui lui ont permis de le faire étaient là avant lui et lui survivront très probablement.
Le problème de fond n’est pas l’existence du Hezbollah mais le fait que nous ayons laissé, par passivité ou par complicité, des mafias – et le parti pro-iranien est la plus grosse d’entre elles – s’incruster dans la société et dans l’État au point qu’il est de plus en plus difficile de savoir où s’arrête les premières et où commence le second. Il en va ainsi du Hezbollah, comme des générateurs, comme du secteur bancaire, comme d’une large partie de l’administration et de l’armée…
Nous pouvons avoir les personnes les plus qualifiées au sein du gouvernement – et celui-ci en particulier ne manque pas de talents –, mais ils ne pourront rien faire tant que l’État sera infesté par un tel niveau d’incompétence, de laisser-faire, de corruption et d’allégeance communautaire.
Surtout, ils ne pourront rien faire tant que nous, Libanais, ne comprendrons pas que notre médiocrité collective – masquée par de nombreux talents individuels – est la source première de tous nos maux ; et tant qu’au lieu de la combattre à chaque instant, on la justifiera par la philosophie du maalech (« ce n’est pas grave ») et du hayda lebnen (« c’est le Liban… ») ou par des théories complotistes qui font de nous les éternels victimes d’un dessein plus grand que nous.
Bien sûr, des dizaines et des dizaines de pays à travers le monde sont tout aussi dysfonctionnels et notre erreur consiste peut-être à penser que parce qu’il se trouve au Liban tant de gens exceptionnels et parce qu’il a tant d’atouts sur le papier, cela suffirait à le différencier. Le Liban est une jeune nation et il a fallu plusieurs siècles à certaines nations européennes que l’on érige parfois en exemple pour construire un État digne de ce nom.
Nous ne pouvons pas non plus oublier que des gens se sont battus pour qu’il en soit autrement et que la plupart d’entre eux ont été assassinés ou ont fini par fuir par désespoir. Ni ce que des décennies de guerre civile, ce que le contexte régional, ce que les assassinats politiques et les occupations ont fait aux têtes pour en arriver là. Mais, même une fois que l’on a dit tout cela, comment ne pas penser malgré tout que le Liban est un immense gâchis.
Alors, nous en sommes là. L’État est en ruine. La société en morceaux. Le Sud occupé et bombardé par Israël. Le Hezbollah qui menace de retourner ses armes contre l’intérieur. Et il y a encore des journalistes, des hommes politiques, des experts, des citoyens lambda, qui avancent avec certitude que tout sera réglé dans quelques semaines. Que Donald Trump veut tellement mettre le Liban dans son armoire à trophées qu’il va obliger Netanyahu à se retirer et Beyrouth à signer un accord de paix avec Israël. Que l’Arabie saoudite va négocier avec l’Iran la remise des armes du Hezbollah parce que son « rôle est terminé ». Parce que le « grand deal régional » dont on entend parler depuis au moins dix ans est sur le point d’accoucher.
J’aimerais y croire, mais je n’y arrive pas. Malgré toute la détermination de Donald Trump, nous aurons au mieux un accord entre Israël et le Liban qui ne sera de toute façon respecté par aucune des parties. Le régime iranien, de son côté, préfère mourir plutôt que de lâcher le Hezbollah, qui est une composante de son corps et non une simple carte de négociation. En réalité, personne ne nous sauvera et cette logique qui consiste à penser que l’on devrait l’être est justement la raison pour laquelle nous sommes en train de nous noyer. À l’exception d’une chute du régime iranien – qui ne semble pas être pour demain –, aucun élément extérieur ne changera quoi que ce soit à notre trajectoire sur le fond.
Alors qu’est-ce que l’on fait? On dépérit et on abandonne ? On quitte le pays, pour ceux qui le peuvent ? Ou bien l’on se bat, avec nos armes, pour essayer d’inverser la trajectoire ?
Si le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait écouté les experts et les chancelleries, il serait aujourd’hui en exil à Washington pendant que l’armée russe serait déployée à Kiev. Si nous avions accepté, comme un état de fait, l’occupation syrienne, s’il n’y avait pas eu les manifestations étudiantes, le rassemblement de Kornet Chehwan et bien sûr le 14 Mars, l’armée syrienne n’aurait jamais quitté le Liban, quels que soient les calculs des grandes puissances.
Si nous ne nous mobilisons pas, massivement, pour demander dès demain le désarmement du Hezbollah et le retrait de l’armée israélienne, nous allons subir cette guerre et ses effets pendant encore de longues années, quels que soient les accords conclus à Islamabad et Washington. Nous devons montrer au monde que nous existons, que le Liban peut être un pays libre et souverain, uni dans sa douleur mais déterminé dans sa volonté de ne plus jamais revivre ça. Nous devons mettre la pression sur notre président et sur notre gouvernement afin qu’il déploie l’armée dans toutes les zones où le Hezbollah est dominant, à commencer par la banlieue sud, non pour affronter ses combattants ou arrêter ses membres, mais pour montrer à tous les Libanais que l’État est présent et qu’il n’a pas honte d’exister face à la milice. Nous devons leur mettre la pression pour qu’un débat ait lieu sur les négociations avec Israël, pour arrêter de les présenter comme la solution miracle ou au contraire les diaboliser, mais comme une stratégie qui vise à récupérer l’intégralité de notre territoire et à pacifier notre frontière sud.
Nous avons besoin d’un projet qui nous rassemble et qui nous fasse rêver. Nous avons besoin d’un État qui soit susceptible de le mettre en œuvre et cela nécessite avant toute autre chose de recouvrer notre souveraineté. Nous avons besoin de créer un rideau de fer entre l’État et les mafias. Plus que tout, nous avons besoin d’un sursaut collectif pour arrêter d’assister comme de simples spectateurs à notre propre mort. Et ce sursaut ne viendra pas de la classe politique qui, à des degrés différents, porte la plus lourde responsabilité dans ce qui nous arrive. Il ne viendra pas des vieux discours, des petits calculs et des réflexes communautaires. Il ne peut venir que de nous. Alors qu’attendons-nous encore pour sortir enfin de notre léthargie ?


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C’est cette logique qui demande un état militairement fort. Les états unis n’en veulent pas sinon ils auraient donné des vraies armes à l’armée. La France et l’Europe parlent toujours mais pas d’action concrètes. L’état doit donc engager et payer un pays avec une armée solide pour le renforcer. Choisissez.
13 h 45, le 12 mai 2026