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Beyrouth, six ans déjà


Vous l’avez gardée, même si vous évitez de la regarder, cette horloge fendue en diagonale, figée à 6h07. À la tombée du soir, presque à cette même heure, en arrosant vos gardénias, vos bougainvillées qui résistent à tout et ces plantes vertes qui font illusion de fraîcheur quand l’air se gondole dans la touffeur urbaine, vous êtes encore surpris de voir miroiter, dans un tourbillon de boue, un éclat de verre que l’eau fait remonter. Six ans déjà et les choses elles-mêmes résistent à l’oubli de cet instant monstrueux. Des meubles rongés par l’orage de débris, un coin de parquet écorché, un cadre dont le miroir a cédé la place à un vague tableau, un banc de jardin en fonte fêlé par la puissance du souffle, un faux plafond trop neuf dont la blancheur jure avec les murs jaunis, la peinture encore écaillée par des mois sans fenêtres– inépuisable inventaire d’objets péniblement remis debout, dûment dépoussiérés, dont les blessures font lanciner vos propres cicatrices et remuent vos deuils. Il y avait eu un avant presque heureux.

Aucun Nostradamus n’avait prophétisé cette date funeste, pas même les mages télévisés dont les chaînes locales font leur miel en fin d’année. Auraient-ils osé ? Trop de ficelles menaient vers des cercles trop puissants, trop dangereux pour être seulement nommés. L’explosion (ou la double explosion ?) du 4 août 2020 au port de Beyrouth est avant tout la conséquence d’un silence complice au sein du pouvoir de l’époque. Résonnent encore à l’oreille des Beyrouthins éprouvés les paroles d’un président de la République qui n’avait même pas daigné se porter à leur chevet : « C’était trop tard. » Trois mots, un glas qui disait « j’ai su, j’ai transmis, je ne suis pas responsable ». Il avait reconnu avoir reçu l’information plusieurs semaines avant le drame. C’est cette indifférence-même qui avait jeté dans les bras d’Emmanuel Macron quelques jours plus tard, dans Gemmayzé détruit, toute une jeunesse en mal de compassion. Ceux qui auraient pu éviter cette catastrophe à la ville déjà exsangue, prise en tenailles entre la crise financière et le Covid, ne l’ont pas fait. L’énorme cargaison de nitrate d’ammonium, un sel instable utilisé comme fertilisant, stockée sans contrôle depuis 2013 dans le hangar n° 12 à quelques mètres d’un dépôt de feux d’artifice, a explosé avec une puissance nucléaire, emportant tout un pan de la ville et les silos à grains. Quelle que soit la partie qui a importé, stocké, utilisé cette matière, ceux qui en étaient informés auraient dû, à défaut d’en débarrasser le port, évacuer en urgence les régions menacées. Bachar el-Assad est pointé du doigt, de même que le Hezbollah. Le premier est accusé d’avoir contourné les sanctions et fait importer le nitrate pour en bourrer des barils qu’il faisait lancer par avion sur les populations opposantes : il manque environ 2 200 tonnes à la cargaison de base et l’on n’ose imaginer l’étendue de la catastrophe si celle-ci n’avait pas été entamée. Le deuxième était son complice naturel. Quant aux fils tirés au gré d’enquêtes qui n’ont jamais atteint les doigts du marionnettiste, tous mènent à un bateau fantôme, le Rhosus, épave à bout de souffle battant pavillon de complaisance, menée par un équipage affamé.

Plusieurs morts violentes, jamais élucidées, sont reliées à cette affaire. Elles demeurent sans condamnations. Joseph Skaff, un agent des douanes, signale le premier, en 2014, la présence du nitrate d’ammonium dans le port. Il meurt en 2017 dans des circonstances suspectes. Son collègue Mounir Abou Rjeily est assassiné fin 2020, de même que Joe Bejjani, photographe amateur qui aurait pris des clichés du lieu du stockage. Le cas le plus retentissant est celui de Lokman Slim, intellectuel, analyste politique, historien, opposant au Hezbollah, qui avait osé publiquement, sur une chaîne de télévision arabe, mettre en cause le régime syrien et son allié le Hezbollah dans la responsabilité de l’explosion.

Le 4 août 2020, quand l’obscurité est tombée sur les maisons détruites, les corps tailladés et les corps écrasés, les enfants cherchant leur souffle sous les bips incessants des moniteurs, les blessés attendant encore d’être pris en charge dans les couloirs des hôpitaux, quand chacun a constaté l’étendue de sa perte, ceux qui en avaient encore la force, ou sous la dictée d’un réflexe venu de loin, avaient pris un balai pour essayer de remettre en place les débris d’une vie sans cesse recollée. Ils ne l’ont plus lâché, des jours durant, et des dizaines de jeunes expatriés étaient venus prêter main-forte. Le bruit monstrueux de l’explosion, le crissement du verre sur les chaussées, ils les ont gardés dans leur chair sans jamais pouvoir les décrire. Peut-être le bruit d’un silence qui avait fini par céder dans une déflagration sans mesure.

Vous l’avez gardée, même si vous évitez de la regarder, cette horloge fendue en diagonale, figée à 6h07. À la tombée du soir, presque à cette même heure, en arrosant vos gardénias, vos bougainvillées qui résistent à tout et ces plantes vertes qui font illusion de fraîcheur quand l’air se gondole dans la touffeur urbaine, vous êtes encore surpris de voir miroiter, dans un tourbillon de boue, un éclat de verre que l’eau fait remonter. Six ans déjà et les choses elles-mêmes résistent à l’oubli de cet instant monstrueux. Des meubles rongés par l’orage de débris, un coin de parquet écorché, un cadre dont le miroir a cédé la place à un vague tableau, un banc de jardin en fonte fêlé par la puissance du souffle, un faux plafond trop neuf dont la blancheur jure avec les murs jaunis, la peinture encore...
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