Bombe. Peur. Angoisse. Colère.
On reprend.
Bombe. Peur. Haine. Souffrance.
On reprend encore plus fort.
Bombe. Peur. Sidération. Fracture.
On reprend.
Apocalypse.
Le cauchemar est revenu. Il tourne en boucle, comme un vieux disque bien rayé.
J’ai déjà vécu tout ceci. Je suis déjà passé par là.
Sentiment de déjà-vu. Je connais ce refrain. Je le connais trop bien.
À quoi ça sert de revoir le même dessin se répéter encore et encore?
J’étais en train de m’en sortir. Je commençais à digérer mes guerres passées. Et me voilà de retour.
Répétition de la colère, répétition de l’agressivité, de la haine envers l’autre, qui nous écrase sans vergogne de ses bombes, de son arrogance d’élu de Dieu – et l’autre qui fait de Dieu son parti.
Répétition de l’agressivité envers soi-même.
Pourquoi je reste ici ? Pourquoi je ne suis pas parti ? Pourquoi j’aime ce pays? Est-ce que j’aime ce pays ? J’aurais dû partir depuis longtemps… J’aurais dû rester au Canada, en France… Répétition de chagrin. Du regret, du doute. Répétition des questions sans réponse. Répétition de la haine de l’autre. Répétition de la haine de soi.
Et le temps ralentit, s’étire… Le corps ne répond plus, comme s’il avait été abandonné. Incapacité à bouger ou parler. Blocage total. Répétition de la sidération.
Répétition de la soumission. De l’humiliation.
Pourquoi se retrouve-t-on toujours dans ce même cauchemar, toujours en train de subir ?
Mais est-ce que l’on répète toujours? Répéter, ce n’est jamais identique. La répétition n’est jamais la même chose deux fois, disait Deleuz. N’y a-t-il pas, à chaque fois, une différence ?
Les émotions sont certes les mêmes, mais le contexte, lui, a changé. Il suffit de prendre l’exemple des bombes; avant, c’était les abris qui nous protégeaient. Aujourd’hui, l’obus réduit l’immeuble en cendres. Avant, on tuait tout le monde. Aujourd’hui, on ne cible qu’une partie de la population, du moins c’est ce que l’on veut nous faire croire… Nous sommes tous meurtris. Dans la chair comme dans l’âme.
Que dois-je comprendre de cette répétition ? La guerre a ce privilège terrible : elle détruit sans raison. Ni raisonnement. Elle détruit plus vite que le sens ne peut naître.
Pourtant, il y a eu des écrits, des textes, des films – et j’en ai fait quelques-uns – qui tentent, après coup, d’expliquer, de saisir.
Après chaque destruction, après chaque traumatisme, vient presque toujours la tentation de reconstruire, de réorganiser, de réexpliquer. Rassembler les morceaux. Recomposer le puzzle de ce qui s’est effondré sous nos yeux.
Là encore, c’est une répétition. La destruction surgit, et aussitôt, le besoin de trouver du sens.
Mais peut-on comprendre pendant que tout s’effrite ?
Ou bien la compréhension ne vient-elle qu’après – trop tard ?Toujours trop tard ?
Mais y aura-t-il une fin à cette répétition ?
Quelque part, cette guerre nous semble éternelle – un retour sans fin.
On voudrait croire que c’est la dernière des répétitions, la fin, enfin. Mais est-ce la fin…ou la répétition de notre fin ?
Et si notre vie n’était que répétition à l’infini ?
Accepterions-nous de la revivre telle quelle ? Ou voudrions-nous qu’elle soit différente ?
Même si la réponse semble évidente, pour nous, Libanais, elle ne l’est pas. Car la vie nous reconduit toujours au même point.
Alors quoi comprendre ? La répétition n’est-elle pas une épreuve de vérité ? Peut-on accueillir cette répétition sans s’y perdre ?
En cinéma, la répétition devient obsédante. La répétition fait apparaître ce qui était invisible. Qu’est-ce que l’on ne voit pas ?
Et toujours pour citer Deleuze : « La répétition ne change rien dans l’objet qui se répète, mais elle change quelque chose dans l’esprit qui la contemple. » Alors, comment dois-je observer ce que je vis ?
Peut-être est-ce juste le refus de l’autre ?
Le refus de voir en lui autre chose que notre propre peur.
On répète…
Parce qu’on n’a pas compris. Parce que quelque chose résiste. Parce que le passé ne passe pas.
Alors on recommence. Encore. Et encore.
On croit que c’est une boucle. Mais c’est une spirale.
Elle use le mensonge. Elle creuse le silence. Elle force la mémoire à parler.
La répétition ne ramène rien.
Elle révèle ce qu’il y a en nous de plus sombre.
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