De la fumée s'élève au-dessus des sites touchés par les frappes aériennes israéliennes à Beyrouth et dans sa banlieue sud, le 8 avril 2026. Photo : Anwar Amro / AFP
C’était le 8 avril au soir. Comme tout le monde, mais dans mon cas depuis Paris, je regardais effarée les ravages de la salve de bombardements de l’armée israélienne sur le Liban. Et comme tout le monde, j’ai tout vu : la jeune fille qui jouait avec un filtre sur Instagram quand ça a explosé dans son dos. L’homme couché sur un capot calciné, bougeant la tête, le regard errant. Simone Kosremelli, la femme architecte qui décrit ce qu’elle a découvert de ses fenêtres, à savoir l’immeuble en face de chez elle s’effondrant sur les habitants, le souci qu’elle se faisait pour le gardien de cet immeuble. L’étudiante suivant un cours en visioconférence et soudain, une explosion, et cette étudiante hurlant en pleurant le nom de sa mère qu’elle supposait blessée.
Dans un tel cas, on veut exprimer à quel point on est choqué, mais on ne sait que poster. On reposte des choses d’autres médias, avec prudence. On comprend que le sommeil sera impossible à trouver. Cette certitude de vivre un point de fracture. Savoir que ce qui se passe va déclencher des générations de haine. Comme si la haine avait besoin d’aide, elle qui a déjà tant de super pouvoirs.
À un moment, j’ai vu passer sur mon fil un plan large de Beyrouth avec des geysers de fumée en divers endroits. C’était assorti de la chanson de Fairouz, « Li Beirut ». La chanson, pour qui en comprend les paroles, parle de résilience, d’un désir de paix, et l’on dit souvent que c’est une lettre d’amour tragique à Beyrouth. Quoi qu’il en soit, en cas de tragédie, ça colle parfaitement et vous brise le cœur. Mais ça non, plus je n’y arrivais pas. Trop. J’ai posté l’image. Sans le son, pour ne pas pleurer.
Il me restait à écrire quelque chose et j’ai écrit ceci : « D’où que l’on soit, de quelque religion qu’on soit, on est nombreuses et nombreux ce soir à avoir beaucoup de mal à aller dormir. Nombreuses et nombreux à regarder les images, les visages d’enfants et de vieillards épouvantés, la dévastation. Comme à Gaza. L’étendue de ces bombardements israéliens sur le Liban. S’habituer à ces façons de faire, ce serait la fin de la civilisation. Alors on ne dort pas ».
On poste, et puis on attend. Il me faut dire ici, en premier, l’avalanche de commentaires fraternels suite à ce post. Nous étions si nombreux, c’est bien vrai, à regarder impuissants le droit international en train de se défaire. Quelqu’une disait merci « depuis sous les bombes ». On ne poste pas un signe de solidarité pour glaner un « merci ». Juste, on le glane et on pleure. Des amis libanais du monde entier ont réagi. Eux aussi, comme moi, ils cherchaient les mots et l’image et, comme moi, ils ne trouvaient rien à la hauteur de leur effroi et de leur dégoût et de leur tristesse. Parmi les gens qui commentaient, certains savaient que je suis d‘origine arménienne, que ma famille a vécu là au Liban, et qu’une partie de ma famille y vit encore. Mais au bout du compte, ce n’est pas le plus important. J’ai sangloté le 7 octobre devant l’image d’une jeune femme extirpée du coffre d’un camion, moi qui ne suis pas juive. Il n’y a pas besoin d’être d’un camp pour compatir à la détresse humaine, pour se révolter devant l’absurdité de la violence, pour vomir la folie qui s’empare des hommes. C’est universel, bordel.
Eh bien non. Tout le monde n’est pas universel.
Petit à petit, mon post a dérangé des gens. Des qui commentaient que j’avais « une empathie à géométrie variable » sous-entendant que je me fichais de « l’autre camp ». Même si j’amenais ces personnes à remonter mon fil Instagram - et je pense notamment à un post sur un vieil homme, à Tel Aviv, envoyant des baisers à chaque photo d’otages -, même si l’on recensait les perpétuels reposts du compte @standing.together.english, rendant à la fois compte de la douleur israélienne et de celle palestinienne, de toute manière je récolterais encore des commentaires acerbes. Et soudain, l’autre soir, le 8 avril, ces excédés se sont passés le mot et ont foncé sur mon compte pour me dire à quel point ils me méprisaient. Parce qu’être au milieu, non pas du conflit (je suis française et, je l’ai dit, je vis à Paris), mais au milieu de l’amour possible entre les peuples, et de leur chagrin commun devant la sordide imagination des assoiffés de sang et de pouvoir, eh bien c’est une situation intenable. La nuance est, ces temps, perçue comme une radicalité, pire encore que la partialité. Intenable.
Et c’est pour cela qu’il faut continuer. Parce que c’est intenable. Continuer à aimer et à pleurer pour les uns et les autres.
Instagram: @sophiefontanel



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Comme c’est beau et rassurant de savoir qu’on est encore considérés comme des êtres humains face a toute la violence de ce monde ! Merci Sofie! Beaucoup de respect et surtout tellement d’amour??
16 h 06, le 14 avril 2026