Dix minutes, cinquante avions, cent soixante missiles, cent cibles, des centaines de victimes entre morts et blessés. Il y a certes des « martyrs » du Hezbollah parmi ces simples humains qui vivaient leur vie. L’un d’eux est le cheikh Sadek Naboulsi. Figure énigmatique, sans âge, juvénile et grisonnant, ce porte-parole du parti de Dieu se croyait, par glissement, mandataire de Dieu lui-même, ce qui gravait sur son visage un sourire persistant. Un ravi dont l’approche avenante contrastait avec les expressions volontiers grimaçantes des autres messagers du parti chiite. Il profitait cependant de ce trait qui mettait son interlocuteur en confiance pour lui asséner, crescendo, les postulats les plus terrifiants et rétrogrades qu’il ait jamais eu à entendre. Il disait être né et avoir grandi dans une famille proche du Hezbollah et biberonné ses doctrines. Devenu cheikh et prédicateur, il affirmait avoir été projeté sur le devant de la scène bien malgré lui. À ses débuts, à l’époque du déclenchement des rébellions antirégime en Syrie, le parti avait trouvé bien commode de jeter ce pur et dur dans les griffes des médias syriens pour annoncer en toute tranquillité les jours les plus noirs, auréolé de son turban blanc. « À cette époque, les télévisions syriennes avaient besoin de quelqu’un pour soutenir et défendre l’État », justifiait-il, soulignant qu’il se trouvait là pour rendre un service ponctuel, avant de rejoindre les siens et se remettre à la rédaction de ses « analyses politiques ». Parmi ses perles : « L’armée libanaise n’a jamais existé que pour défendre les colonisateurs, elle n’est pas là pour défendre les Libanais. » Le rôle qu’il s’était donné lui-même, en revanche, était de défendre le régime de Bachar el-Assad pour protéger les couloirs d’approvisionnement du Hezbollah à travers l’hinterland. Bref, le pauvre homme a trouvé hier le martyre dont rêvent ses semblables. Son rôle ici-bas était peut-être terminé. Il a reçu son ordre de fin de mission.
D’expérience, les Libanais savaient, depuis le déclenchement de l’offensive israélienne suite aux roquettes nocturnes tirées par le Hezbollah sur le nord de l’État hébreu, que les bombardements ne se limiteraient pas au sud du pays ni à la banlieue sud de Beyrouth. Depuis quelques jours, depuis la chute d’un missile sur la colline tranquille de Aïn Saadé et la mort d’un couple anti-Hezbollah, ils sentaient se rapprocher les flammes de l’enfer. Elles n’ont pas manqué, hier, de dévorer des régions qui n’ont rien à voir avec ce conflit, marquant en plein jour un record de destructions et de pertes humaines. Un immense nuage de fumée noire avait bouché l’horizon de Beyrouth et des particules âcres ont pris les habitants à la gorge. Contrairement aux autres pays pris malgré eux dans cette guerre tentaculaire, le Liban n’a pas de système antimissile. Seuls les vaisseaux de la coalition anti-iranienne stationnés au large réagissent de temps en temps en interceptant un projectile pour protéger quelque intérêt américain dans le pays du Cèdre, ambassade ou base militaire. Le Liban aurait dû profiter de la trêve de quinze jours conclue entre les Trump (pour ne pas dire les États-Unis) et l’Iran. Il était compris dans l’accord. Israël a arraché son exclusion au président américain : il craindrait de perdre du terrain au cours de cette période de non-agression. Est-ce la raison pour laquelle Tsahal a accéléré ses opérations hier ? Par crainte de se voir imposer un congé qui lui ferait perdre ses cibles ? Par désir de liquider Naïm Kassem, le chef du Hezbollah, à la suite de son guide Khamenei ?
Toujours est-il que si la guerre contre l’Iran se déroule sous l’intitulé du « Lion rugissant », ce nouveau chapitre de la guerre de Tsahal contre le Hezbollah et avec lui tout le Liban est baptisé « Eternal Darkness » (Obscurité éternelle). Les gamers reconnaîtront le titre de ce jeu en ligne connu pour son atmosphère d’angoisse diffuse et sa manière de troubler les repères du joueur. L’obscurité y est une force, qui s’infiltre dans les esprits et altère la perception du réel. Transposé au langage militaire, ce titre suggère moins une simple opération de destruction qu’une volonté de désorganisation profonde, presque mentale, de l’adversaire. Touché !


Merci Fifi!!
18 h 26, le 10 avril 2026