Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire d’Arnaud Miranda, Gallimard, 2026, 176 p.
Abattre la démocratie libérale pour lui substituer une monarchie absolue où le roi gouverne le pays comme une entreprise et où les citoyens ne sont plus que des clients : tel est l’un des objectifs de la pensée néoréactionnaire américaine. Née aux marges d’internet, dans les échanges de blogueurs anonymes, cette pensée, longtemps souterraine, a gagné une partie des nouvelles élites républicaines et plusieurs milliardaires de la tech, jusqu’à imprégner l’écosystème idéologique de la seconde administration Trump. D’abord simple symptôme de la vague illibérale contemporaine, la néoréaction s’est ainsi imposée comme un phénomène intellectuel et politique majeur, dont l’influence contraste avec sa faible visibilité. C’est à ce nouveau courant d’extrême droite que le politiste Arnaud Miranda consacre un essai synthétique et éclairant intitulé Les Lumières sombres.
Selon Miranda, si le courant populiste et ethnonationaliste qu’on appelle alt-right – porté notamment par Steve Bannon – a largement contribué à l’élection de Trump en 2016, son caractère fragmenté l’a empêché de se traduire en une politique cohérente. Le trumpisme a dès lors dû se réarmer idéologiquement, s’adossant, en 2024, à la montée en puissance de deux courants intellectuels : le postlibéralisme – qui entend conjurer la supposée décadence occidentale par une refondation chrétienne de l’ordre politique – et la néoréaction.
Pour Miranda, la néoréaction n’est pas une école de pensée mais une nébuleuse intellectuelle. Il en identifie cinq traits essentiels : la croyance en des hiérarchies naturelles liées au quotient intellectuel, d’où découle un élitisme intransigeant en nette opposition au populisme de l’alt-right ; un pessimisme anthropologique radical, pour lequel la violence est une donnée indéracinable des sociétés et les théories de justice sociale de simples utopies naïves ; une haine viscérale de la démocratie, jugée incapable de garantir la sécurité et la prospérité, et accusée de favoriser la domination d’une élite médiocre et corrompue ; la revendication d’un droit, pour chacun, de quitter, tel un consommateur insatisfait, l’État dont il est citoyen pour rejoindre ou fonder une autre communauté ; un optimisme inconditionnel à l’égard de la technique et du capitalisme, perçus comme les vecteurs, dans une perspective eugéniste, du dépassement de l’humain, ce qui distingue nettement la néoréaction d’un simple courant réactionnaire classique, angoissé face aux progrès technologiques.
Le fondateur de la néoréaction est Curtis Yarvin, informaticien devenu blogueur et pamphlétaire, qui a longtemps écrit sous le pseudonyme de Mencius Moldbug. Plusieurs de ses thèses, affirme Miranda, « éclairent a posteriori les nouvelles mesures de Trump ». Ainsi, Yarvin propose notamment des licenciements massifs de fonctionnaires, la transformation de Gaza en ville-entreprise – rappelant la « Riviera du Moyen-Orient » évoquée par Trump – ainsi que le retrait des États-Unis de l’Europe afin de mettre sous pression les démocraties libérales. « Ces parallèles, note Miranda, sont bien plus inquiétants encore quand on sait que Yarvin théorise depuis plus d’une dizaine d’années la nécessité d’un coup d’État monarchique qui mettrait fin une bonne fois pour toutes à la démocratie. »
L’ennemi juré de Yarvin est ce qu’il nomme la Cathédrale : la structure idéologique qui contrôle le gouvernement américain. En d’autres termes, le progressisme, qu’il décrit comme une nouvelle forme religieuse devenue hégémonique en Occident après 1945. Selon les mots de Yarvin, « la Cathédrale est composée de deux parties : les universités accréditées et la presse classique. Les universités formulent les politiques publiques. La presse guide l’opinion publique. Autrement dit, les universités prennent les décisions, en faveur desquelles la presse produit du consentement. » Dans un tel système, ni le président ni le gouvernement ne détiennent un pouvoir réel : c’est la Cathédrale qui gouverne. Pour Yarvin, la démocratie n’est ainsi qu’une oligarchie dissimulée ; seule une rupture autoritaire pourrait la renverser – en neutralisant d’abord les universités et les médias dominants.
Nick Land est l’autre figure centrale de la néoréaction, à laquelle il a donné le nom de « Lumières sombres ». Philosophe britannique issu de la gauche radicale, son parcours est singulier. Influencé par le marxisme ainsi que par les écrits de Deleuze et Guattari, il interprète le capitalisme comme une dynamique fondamentalement autodestructrice, mais contrairement à la tradition de gauche, il n’en postule aucun dépassement possible : cette autodestruction permanente constitue, selon lui, l’essence même du mode de production capitaliste. De là naît l’idée d’« accélérationnisme », qui consiste à intensifier les forces du système plutôt qu’à les contenir.
Land bascule vers l’extrême droite lorsqu’il en vient à considérer le progressisme et le libéralisme démocratique comme des freins à cette accélération appelée à produire un homme nouveau fusionné avec la technique. Dans cette perspective, il perçoit la néoréaction – et en particulier les thèses de Yarvin – comme un levier stratégique. Elle n’en demeure pas moins, à ses yeux, un simple instrument au service de l’accélération.
Pour Miranda, les idées de Yarvin et de Land, ainsi que celles de plusieurs autres figures de cette constellation intellectuelle – notamment le milliardaire de la tech Peter Thiel, à la fois promoteur de la néoréaction et contributeur à ses élaborations théoriques – ne sont pas de simples épiphénomènes de la vague illibérale contemporaine. Autrement dit, il n’est guère suffisant de les expliquer par des facteurs historiques, politiques et sociologiques : elles exigent d’être prises au sérieux, étudiées et réfutées sur le plan théorique. Car elles exercent un effet indéniable sur le réel, qu’elles contribuent à façonner.