D.R.
Apprécié ou honni, Walid Joumblatt reste une figure majeure de la vie politique libanaise. On attendait depuis longtemps la sortie de ses Mémoires. C’est aujourd’hui chose faite avec la publication chez Stock d’un livre de 344 pages intitulé Un destin au Levant, et sous-titré De la guerre civile à la paix incertaine, 48 ans après la parution, chez le même éditeur, des conversations de Philippe Lapousterle avec son père Kamal Joumblatt sous le titre Pour le Liban.
« Pendant cinquante ans de vie politique entamée en 1977, je n’ai connu que des conflits. J’ai l’impression de vivre une guerre sans fin. » Il est sans doute très difficile pour un leader politique et un ancien chef de milice de raconter son parcours en se mettant à nu, surtout quand il a été l’un des acteurs principaux de la guerre civile libanaise.
Considéré comme un élément décisif ou une voix prépondérante dans la vie politique du pays – « baydat el koban » selon l’expression arabe consacrée – capable, bien qu’elle soit minoritaire, de faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre, Walid Joumblatt a eu le courage de prendre sa plume pour évoquer ses racines, son parcours et ses combats, tout en clarifiant les raisons de ses différents revirements qui le font passer tantôt pour un visionnaire capable d’anticiper les coups ou les changements à venir, tantôt pour une « girouette » qui s’adapte à toutes les situations pour sauvegarder les intérêts de sa communauté druze. « Je veux expliquer mes décisions, les choix terribles que j’ai dû faire pendant la guerre… », déclare-t-il dans son Prologue, où il évoque avec affliction les massacres de Gaza et se montre sceptique quant à la possibilité d’une paix prochaine.
Racines et débuts en politique
« Peu de Joumblatt ont terminé leur vie de mort naturelle. Mon père et mon grand-père ont été assassinés, je suis un survivant. » D’emblée, le ton est donné. Walid prend la succession de Kamal, dont le meurtre en 1977 fut un tournant dans le conflit libanais, et assure dès lors une continuité « qui a aussi été militaire ». Dans les premiers chapitres, il évoque le druzisme et nous parle de sa famille qui, depuis le XVIIIe siècle, a maintenu l’unité des clans druzes dans les moments de crise. Il rend hommage à sa grand-mère Sitt Nazira, « la régente de Moukhtara », à sa mère May Arslan, et à son père, décrit comme « une figure charismatique de la gauche libanaise, un homme libre et généreux », éliminé par Hafez al-Assad à qui il s’était opposé en raison de la décision de celui-ci d’envoyer l’armée syrienne au Liban en juin 1976. L’auteur raconte en détail les raisons et les circonstances de l’assassinat de Kamal Joumblatt en revenant sur son combat contre les « isolationnistes » chrétiens et son soutien aux Palestiniens dans le cadre d’une coalition « palestino-progressiste » et du Mouvement national. Il évoque ensuite la guerre civile, Camille Chamoun et son fils Dany (qui lui sauva la vie en septembre 1975 lors de son enlèvement par les phalangistes à Hazmiyeh), ainsi que la révolution de 1958, qui fut l’occasion pour son père de « s’élever au rôle de chef de l’opposition de gauche, redonnant un poids politique aux Druzes du Liban », sans oublier l’épisode de l’union de l’Égypte et de la Syrie de 1958 à 1961.
Les passages les plus touchants de cette première partie sont ceux où l’auteur évoque la maison familiale à Moukhtara, son éducation, ses mariages, ses débuts en politique et ses relations avec ses parents : malgré leur séparation, il entretenait des liens très étroits avec chacun d’eux…
À la guerre comme à la guerre
Élu président du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt se retrouve au cœur du conflit libanais. Il se réconcilie avec al-Assad, à qui il demande des armes pour « étoffer sa milice », et noue des relations solides avec les dirigeants de l’ex-Union soviétique, sans compter Kadhafi et Fidel Castro qu’il rencontre par deux fois à Cuba. Il est bientôt confronté au bombardement d’Achrafieh en 1978, à l’invasion israélienne en 1982, suivie du départ forcé d’Arafat et de l’élection de Bachir Gemayel à la présidence, puis celle de son frère Amine suite à son assassinat, et joue un rôle majeur dans la guerre de la Montagne en 1983 qui va provoquer l’exode massif de près de 170 000 chrétiens. À cette époque, il est victime d’une tentative d’assassinat orchestrée par Élie Hobeika qui lui avouera plus tard : « C’est moi qui ai essayé de te tuer. » Walid Joumblatt relate ces épisodes sans vergogne et évoque même ses rencontres avec Uri Lubrani et Shimon Peres en personne, reçu à Moukhtara. L’auteur choque par sa façon de banaliser ses contacts avec l’ennemi, alors qu’il accuse « la droite chrétienne » de collusion avec Israël, et par sa manière de saluer sa « victoire stratégique à Bhamdoun » contre les Forces libanaises « avec l’appui d’une force blindée syrienne », de justifier ses combats contre l’armée libanaise à Souk el-Gharb en septembre 1983 sous prétexte qu’il s’agissait d’une « armée chrétienne représentant un pouvoir adossé aux forces de droite et à l’Occident » (!), de raconter comment il a quémandé, pour s’en prendre à cette même armée, l’aide militaire d’Assad qui s’est contenté de lui refiler « des forces palestiniennes qui étaient sous son contrôle », ou de signaler les exactions de ses hommes à Beyrouth-Ouest qui ont conduit au retour des Syriens pour y maintenir l’ordre…
Ayant abordé la guerre de libération qui a conduit à l’éviction du général Michel Aoun de Baabda « avec l’aval des États-Unis » désireux de récompenser Assad pour son soutien à l’intervention américaine au Koweït, puis la guerre d’élimination « qui a divisé durablement le camp de la droite », la communauté chrétienne n’ayant « jamais été homogène », il évoque les accords de Taëf qu’il considère fièrement comme « la conséquence de la bataille de Souk el-Gharb », et le désarmement des milices, y compris la sienne. « Il n’a pas été facile de me séparer de mon arsenal, on s’attache », commente-t-il avec humour.
Après Taëf
Devenu ministre des Déplacés dans le gouvernement de Rafic Hariri, Walid Joumblatt entreprend un processus de réconciliation dans la Montagne qui culmine avec la visite du patriarche Sfeir à Moukhtara le 4 août 2001. Un moment historique dont il se félicite à juste titre.
Après avoir consacré un chapitre entier à son ami Rafic Hariri, il évoque la journée du 14 mars 2005, où des millions de Libanais se rassemblèrent autour du même drapeau, journée qui a inspiré par la suite les révolutions en Tunisie, en Égypte puis en Syrie, tout en citant un extrait de son propre discours, prononcé un an plus tard à la place des Martyrs, où il a tiré à boulets rouges sur le régime d’al-Assad. Il revient sur les menaces proférées par Bachar contre Hariri qui se savait en danger – « Il y a un seul moyen pour eux de s’en sortir ou bien de te tuer ou bien me tuer », lui confie-t-il, deux semaines avant sa mort – et sur les assassinats politiques qui ont ciblé les opposants au régime syrien, tout en rappelant son propre rôle dans la création du Tribunal spécial pour le Liban à La Haye.
L’auteur se penche ensuite sur les événements du 7 mai 2008 au cours desquels, pour la première fois depuis sa création en 1982, le Hezbollah s’est retourné contre des Libanais. Il décrit des affrontements violents à Beyrouth et dans la Montagne, et évoque la sortie de crise, venue de la médiation du Qatar et de l’accord de Doha, en reconnaissant avoir pris ses distances à l’égard du mouvement du 14 Mars pour éviter un clivage avec les chiites. Abordant l’idée de fédéralisme, voulue par certains, il l’assimile à une forme de partition. Or, affirme-t-il, « nous sommes condamnés à vivre ensemble. Le modèle libanais est pluraliste par définition. L’histoire le veut ainsi. »
À propos des révoltes écrasées par le régime syrien, il déplore d’une part le leitmotiv d’Assad selon lequel les manifestants étaient des terroristes manipulés de l’étranger, leitmotiv repris par les Russes, lors de sa rencontre en 2011 avec Sergueï Lavrov, et d’autre part la complaisance de la communauté internationale à l’égard de la dictature syrienne, à l’exception de François Hollande qui voulait mettre un terme aux agissements de Bachar, mais n’a pas été suivi par ses alliés « en raison d’un accord entre Barack Obama et Vladimir Poutine ». L’auteur admet ne pas avoir vu venir Daech, tout en affirmant que la dictature syrienne a contribué à nourrir ces groupes extrémistes pour diaboliser l’opposition. À propos de la situation actuelle en Syrie, il évoque la victoire inattendue d’Ahmed al-Charaa, qu’il a été le premier à visiter, et exprime sa joie en voyant les portraits de son père brandis par la foule et en apprenant l’arrestation de l’assassin de celui-ci. « Justice est faite », se dit-il, pour lui et pour la famille Hariri.
Tout en déplorant les calculs de certains Druzes de Soueïda qui misent sur l’intervention des Israéliens pour obtenir l’autonomie du Djebel, et les massacres de juillet 2025 dans la région, il considère avec pessimisme que « la Syrie d’hier a disparu » et craint « une dislocation du pays ».
Évoquant ce qu’il appelle le soulèvement libanais de 2019, il revient sur les revendications de la foule, qui voulait en finir avec la classe politique, lui compris, et avoue avoir refusé que ses partisans participent aux manifestations par crainte de dérapages.
Il évoque ensuite l’explosion du port de Beyrouth et affirme que « le nitrate importé devait être livré à la Syrie pour nourrir la machine de guerre du régime syrien », mais ne s’avance pas quant à une possible responsabilité d’Israël dans la catastrophe.
Dans le dernier chapitre, il évoque son fils, Taymour, élu député depuis 2018, chef du groupe de huit élus du Rassemblement démocratique, et chef du parti depuis juin 2023. « Je sais que l’approche de Taymour est différente de la mienne. Il ne peut pas être mon double, conclut-il. Je me force à prendre certaines distances, même si l’actualité m’oblige à revenir sur le devant de la scène… »
Un livre passionnant
À la lecture de ce livre, plusieurs observations méritent d’être formulées : la première est que cet ouvrage, publié chez Stock, s’adresse principalement à un lectorat français, souvent peu familier des complexités politiques libanaises, d’où cette volonté chez l’auteur de replacer certains événements dans leur contexte, notamment à travers des notices en italique placées avant chaque chapitre.
La seconde observation est plus critique : il est dommage que Walid Joumblatt ne fasse jamais son mea culpa, se contentant d’écrire : « J’ai fait de mon mieux pour racheter les fautes que j’ai pu commettre et maintenir l’équilibre » ou encore « Je n’ai pas eu le choix ». Il continue de nourrir des rancœurs à l’égard de « la droite chrétienne », malgré la réconciliation, ne reconnaît que quelques erreurs passagères (comme son absence du grand rassemblement à la place des Martyrs le 14 mars 2005), relate avec froideur des opérations militaires qui ont causé des milliers de victimes, et occulte souvent une partie de la vérité, quand il insinue, par exemple, qu’il a envoyé en 1987 des mercenaires druzes, transportés par avions soviétiques, aider Kadhafi au Tchad en un geste de reconnaissance, alors qu’il est notoire que ces mercenaires étaient stipendiés par le régime libyen…
En outre, lorsqu’il minimise l’impact de son départ du mouvement du 14 Mars suite aux événements du 7 mai, fragilisant ainsi cette coalition ; ou qu’il considère les prébendes étrangères reçues de Kadhafi – « Il nous finançait directement, avec d’autres milices de gauche » – ou de l’Arabie saoudite – via Rafic Hariri –, comme des aides normales qui ne soulèvent aucun problème éthique ; ou qu’il critique aujourd’hui certains dirigeants syriens ou russes, alors qu’il a longtemps été leur allié le plus fidèle ; ou qu’il fustige la caste des affaires (notamment lors du soulèvement de 2019) et la féodalité, comme s’il n’était pas lui-même concerné ; ou qu’il célèbre le socialisme, alors qu’il l’exerce au Liban de manière très particulière, le réduisant à une « valeur d’avenir contre le pouvoir du clergé et de la classe politique » ; ou qu’il évoque la dichotomie gauche/droite qui ne veut rien dire au Liban… le lecteur reste perplexe et dubitatif.
« L’histoire me sera indulgente, parce que c’est moi qui entends l’écrire », affirmait Winston Churchill à propos de ses Mémoires, couronnés par le prix Nobel de littérature. Walid Joumblatt donne parfois l’impression d’avoir fait sienne cette réflexion du Premier ministre britannique…
En refermant ce livre somme toute passionnant, on mesure avec amertume à quel point l’écheveau libanais est inextricable et comment Walid Joumblatt s’est retrouvé directement impliqué dans des guerres désastreuses, à l’instar de la plupart des autres leaders, avant de jouer aux équilibristes et d’ouvrir enfin les yeux sur les vrais visages du régime syrien disparu et du Hezbollah, aujourd’hui sur la sellette…
L’Histoire sera-t-elle indulgente à son égard ?
Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine de Walid Joumblatt, Stock, 2026, 344 p.
A-t-il evoqué dans son livre les massacres commis par sa milice à l'encontre de milliers de civils dans la Montagne?
11 h 23, le 10 mai 2026