Critiques littéraires Récit

Julian Barnes, l’anti-Proust

Julian Barnes, l’anti-Proust

Départ(s) de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Stock, 2026, 240 p.

Un adieu à l’écriture. À la vie aussi. C’est le geste qu’accomplit Julian Barnes dans son nouveau – et sans doute ultime – ouvrage, Départ(s), un roman autobiographique à mi-chemin du récit et de l’essai.

L’écrivain britannique nous y raconte une histoire toute simple, réduite à un squelette, avec un immense vide au milieu : une période de quarante ans durant laquelle l’auteur n’a vu ni l’un ni l’autre des deux protagonistes. Il s’agit d’un homme, Stephen, et d’une femme, Jean, qui s’aiment dans leur jeunesse et se séparent, puis, dans leur vieillesse, se remettent ensemble avant de se quitter à nouveau. Et c’est Barnes lui-même qui les avait d’abord présentés l’un à l’autre, puis réunis bien des années plus tard.

« Ce sera ma dernière chance de bonheur » : c’est ce que chacun d’eux lui avait dit séparément. Si cela était vrai, pourquoi l’avoir laissée filer – pourquoi ne pas s’y être agrippés de toutes leurs forces ? On ne le saura pas vraiment, ni nous, lecteurs, ni Barnes lui-même. On sait seulement que Jean se plaignait que Stephen l’aime trop : « J’aimerais juste, dit-elle à l’auteur, qu’il ne soit pas amoureux de moi tout le temps. » C’est trop peu savoir : cela n’explique presque rien. Pour tenter de comprendre leur séparation, on ne peut même pas s’appuyer sur leurs personnalités ou leurs vies respectives – Barnes se montrant, à cet égard, d’une parcimonie déconcertante. En effet, Stephen et Jean ressemblent moins à des personnages de fiction qu’à des êtres réels que nous connaissons simplement par ouï-dire.

Leur histoire n’occupe cependant que deux chapitres sur cinq ; les trois autres sont consacrés aux réflexions de Barnes sur la mémoire et la mort – et à deux questions : Qui suis-je ? Où vais-je ?

« La mémoire est l’identité, comme nous nous le répétons souvent », écrit-il. Reste à savoir ce que nous retenons au juste. Autrement dit : de quoi sont faits nos souvenirs et, partant, notre identité ? D’abord d’oubli : nous oublions la plus grande part de nos expériences vécues. Mais même ce dont nous nous rappelons est le plus souvent terne, sans grand relief, une simple esquisse abstraite de ce qui s’est réellement passé. Extrêmement rares sont ceux qui ont accès à cette mémoire involontaire dont parlait Proust, celle qui, du goût d’une madeleine trempée dans une infusion de thé, fait surgir tout Combray – l’expérience primitive telle qu’elle a été vécue. Nous n’avons le plus souvent accès qu’à la mémoire volontaire, que Proust jugeait incapable de rien conserver du passé. Notre identité se réduit donc à un passé mort, pâle, figé. Mais même cela, nous le perdons en vieillissant : la mémoire se dégrade. L’âme commence à mourir avant la mort elle-même.

Le corps aussi. Sans jamais s’apitoyer sur lui-même, Barnes dresse l’inventaire de ses défaillances physiques : cancer du sang (« incurable mais gérable »), surdité partielle, perte de dents, fatigue chronique… « J’écris ceci à l’âge de soixante-dix-sept ans, et c’est maintenant au tour de ma génération de trépasser. » Il se prépare à mourir, même si la mort lui demeure difficilement acceptable. Il précise toutefois : « Je me sens un peu plus enclin à l’accepter, un peu plus philosophe. » Il ne s’agit guère d’une maturité acquise, mais simplement d’« une constatation de déclin » – la mort commençant à faire son travail de sape bien avant le départ de cette vie. « Un départ sans arrivée ultérieure. »

S’exercer donc à mourir : si cela peut sembler paradoxal – la mort ne survenant qu’une seule fois –, c’est pourtant ce que fait Julian Barnes dans ce livre. Et quoi de plus propice à cet exercice, pour un écrivain, que de décider d’arrêter d’écrire ? « J’ai maintenant soixante-dix-huit ans, et ceci sera sans nul doute mon dernier livre – mon départ officiel, mon ultime conversation avec vous. »

Mais quel rapport Stephen et Jean entretiennent-ils avec tout cela ? Leur histoire, intercalée dans ce livre, laisse perplexe : quel en est le sens ? Elle exige une interprétation. Serait-elle l’image en creux de ce que peut la fiction ? Barnes ne cesse de rappeler que cette histoire est vraie, que ses deux protagonistes sont des personnes réelles, et qu’il n’invente rien. Comme pour dire : voilà à quoi ressemble une histoire vraie, non inventée. Pauvre en détails, pleine de lacunes, à peine intelligible, elle se situe à l’opposé d’une fiction créée par un romancier. Proust avait donc probablement menti : l’extrême richesse de son univers romanesque ne provient pas du surgissement épiphanique des souvenirs involontaires, mais d’une construction pleinement volontaire et délibérée. Au seuil de sa vie, Barnes semble faire l’éloge de la fiction en suggérant que le réel est bien pâle en comparaison. Ce qui donne, cette fois, raison à Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »

Départ(s) de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Stock, 2026, 240 p.Un adieu à l’écriture. À la vie aussi. C’est le geste qu’accomplit Julian Barnes dans son nouveau – et sans doute ultime – ouvrage, Départ(s), un roman autobiographique à mi-chemin du récit et de l’essai.L’écrivain britannique nous y raconte une histoire toute simple, réduite à un squelette, avec un immense vide au milieu : une période de quarante ans durant laquelle l’auteur n’a vu ni l’un ni l’autre des deux protagonistes. Il s’agit d’un homme, Stephen, et d’une femme, Jean, qui s’aiment dans leur jeunesse et se séparent, puis, dans leur vieillesse, se remettent ensemble avant de se quitter à nouveau. Et c’est Barnes lui-même qui les avait d’abord présentés l’un à...
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