Nous sommes en 1928. La gloire littéraire a déjà saisi Federico García Lorca, alors âgé d’à peine 30 ans. À preuve, le poète et dramaturge est réclamé dans toute l’Espagne mais aussi à New York, Columbia, dans plusieurs villes cubaines, pour des conférences qui suscitaient l’enthousiasme du public et étaient largement relayées dans les journaux. « Quand il ouvrait la bouche, les gens qui étaient autour de lui se taisaient », écrivait alors l’intellectuel et écrivain Pepín Bello, qui partagea un temps une chambre d’étudiant avec Lorca dans la résidence des étudiants de Madrid. Citant Jorge Guillén, l’un des représentants les plus illustres de la génération poétique espagnole des années 1920, Pepín Bello ajoutait que « lorsqu’on était avec Federico, il ne faisait ni froid, ni chaud : il faisait Federico… »
Dans ses conférences, Lorca parlait évidemment de poésie. D’où ce petit texte singulier et précieux comme une perle rare sur la « mécanique » de son art que publient les éditions Allia. Considérée comme perdue, cette conférence a été reconstituée dernièrement par plusieurs spécialistes du poète de Grenade à partir d’un compte-rendu très détaillé de l’une d’entre elles. On y découvre « les accents d’une expérience élevée à une dimension universelle », comme le souligne la traductrice Line Amselem dans une préface malicieusement titrée « De la difficulté à se jeter dans le vide en hiver 1928 ».
La parole poétique de García Lorca y est donc présentée dans sa nudité et il y exprime son intention profonde d’aller « au cœur des choses ». « Imagination, inspiration et évasion : tels sont les trois degrés, les trois étapes que recherchent et que parcourent toute œuvre d’art véritable, toute l’histoire de la littérature, et tout poète conscient du trésor qu’il a entre les mains par la grâce de Dieu », indique-t-il. La mission du poète, selon Lorca, est la suivante : « animer au sens littéral du terme », c’est-à-dire « donner une âme ».
Pour Lorca, qui est le poète espagnol le plus traduit et le plus respecté de tous les temps, il ne s’agit pas tant de comprendre la poésie que de la « recevoir » : « on n’analyse pas la poésie ; on aime la poésie. Que personne ne dise ‘‘ceci est clair’’ parce que la poésie est obscure ; que personne ne dise ‘‘ceci est obscur’’ parce que la poésie est claire. Autrement dit, il nous faut rechercher la poésie avec force et vigueur pour qu’elle s’offre à nous. Il nous faut avoir complètement oublié la poésie pour qu’elle nous tombe toute nue dans les bras. »
Assez curieusement, Lorca se méfie de l’imagination : « L’imagination est pauvre et l’imagination poétique bien plus encore. La réalité visible, les faits qui surviennent dans le monde et dans le corps humain contiennent bien plus de nuances, ils sont plus poétiques que les découvertes de l’imagination (…) L’imagination des hommes a inventé les géants pour leur imputer la construction des grandes grottes et des villes enchantées. La réalité a montré ensuite que ces grandes grottes et villes enchantées sont faites par les gouttes d’eau. Par la pure goutte d’eau patiente et éternelle. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la réalité a dépassé l’imagination. L’instinct de la goutte d’eau est plus beau que la main du géant. La vérité réelle dépasse l’imagination en poésie, autrement dit, c’est l’imagination qui révèle d’elle-même sa pauvreté (…) Car il est bien plus beau qu’une grotte soit un caprice mystérieux de l’eau, ordonnée et enchaînée à des lois éternelles plutôt qu’un caprice de géants dont la raison d’être se limite à donner une explication. L’imagination, bien que nous pensions le contraire, a un champ d’action relativement réduit ; elle est trop vertébrée et, en permanence, elle est vaincue par la belle réalité visible. »
S’il ne donne sa confiance qu’à son imagination, le poète y sera comme « enfermé » : « il fait les cent pas. Mais il se sent à l’étroit. » Et Lorca de poursuivre : « Il entend la circulation de grands fleuves qui passent en silence, sans que personne n’écoute leur musique. La fraîcheur émanant des joncs qui se balancent ‘‘nulle part’’ parvient jusqu’à son front. Il veut entendre le dialogue des insectes qui s’agitent dans la mousse visqueuse des bois, sous les branches incroyables, directement reliées, par des cordes de lumière, à l’exacte demi-lune. Il veut pénétrer la musique de la sève qui s’écoule dans le silence sombre et enraciné des grands troncs, seul face à son paysage extérieur (…) Il veut mais il ne peut pas. Il frappe aux murs de son imagination, il tourne et tente de s’envoler mais tout sera vain. »
D’où la nécessité pour lui de passer de l’imagination, qui est « une action de l’âme », à l’inspiration, qui est « un état de l’âme » et « de l’analyse à la foi ». « Le poète qui était auparavant un explorateur, explique-t-il, est désormais un homme modeste, un homme qui sent sur son dos l’irrésistible beauté de toute chose. Il n’y a plus de frontières. Il n’y a plus de lois explicites. Admirable liberté ! »
Est-ce bien raisonnable de lire un esprit aussi pur, sensible, lumineux – mais son œuvre est aussi très noire par bien des aspects – et humain que Federico García Lorca en pareille époque de feu, de destructions sauvages et de grand carnage ? Certainement. Car, non content de nous inviter à l’évasion, à aller conjuguer des étoiles, à « regarder avec des yeux d’enfants et demander la lune », il s’est toujours déclaré « du côté de ceux qui n’ont rien et à qui on refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien ». « En ces moments dramatiques que vit le monde, l’artiste doit pleurer et rire avec son peuple. Il faut laisser là le bouquet de lys et se plonger dans la boue jusqu’à la ceinture pour aider ceux qui cherchent les lys », déclarait-il dans une interview deux mois avant d’être fusillé, le 18 août 1936, par un peloton d’exécution phalangiste, puis jeté dans une fosse commune.
Dans son œuvre, la mort n’est d’ailleurs jamais loin. Et comme tout grand poète, il avait des dons prophétiques dont l’obscure prémonition que la sienne serait tragique. « Je ne suis ni un homme, ni un poète, ni une feuille, – mais un pouls blessé qui pressent l’au-delà », écrivit-il.
Déjà, cette conférence sur « La mécanique de la poésie », il l’avait terminée par ces mots : « En tant que poète authentique que je suis et serai jusqu’à ma mort, je n’aurai de cesse de me flageller avec les disciplines dans l’attente du jet de sang vert ou jaune qui, nécessairement, et par la foi, jaillira de mon corps un jour ou l’autre. »
La Mécanique de la poésie de Federico García Lorca, traduit de l’espagnol et préfacé par Line Amselem, édition bilingue, Allia, 2026, 80 p.
Chez le même éditeur, toujours en édition bilingue et remarquablement traduites par Line Amselem, on peut aussi lire trois autres merveilles littéraires de Federico García Lorca : Le Cante Jondo (2020), Complaintes gitanes (2025) et l’éblouissant Jeu et théorie du Duende (2012).