Le vingt et unième roman de David Foenkinos, qui vient de paraître aux éditions Gallimard, porte le titre insolite et péremptoire de Je suis drôle. L’auteur, multi-récompensé, réalisateur de films, scénariste et dramaturge, renoue une fois de plus avec le succès, la presse élogieuse et les faveurs d’un large public de lecteurs. Avec ce titre qui rayonne de joie et le bonheur de vivre, contre toute attente, le parcours du personnage central d’un supposé humoriste est voué à la face sombre de la vie et du quotidien. Mais la fin justifie peut-être les moyens et les surprises sont de taille. Comme dans une vie, dans ces pages, tout peut arriver… Après la pluie, le beau temps !
Fidèle à sa quête de fouiller le miroir de la société, ses tendances et ses trends, fin psychologue qui tente de dévoiler la fragilité des sentiments et des désirs, mélangeant des sujets profonds et des émotions complexes dans une légèreté apparente, Foenkinos se penche sur un phénomène sociétal en vogue. Celui des jeunes qui veulent faire carrière sur scène, en faisant rire le public, dans les comedy clubs ou sur des vidéos virales sur les réseaux sociaux ! Être drôle, est-ce la meilleure façon d’exister, de se faire aimer ?
Quel atout, quel bagage, quel don, quelle formation, quelle chance, quel potentiel verbal, quel sens de la performance pour aborder cet univers secret qui déclenche les hormones du bonheur et du bien-être ? Certes, les Louis de Funès, Sacha Guitry, Élie Semoun, Élodie Poux, Jacqueline Maillan, Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, Ahmed Sylla (on ne peut citer tout le monde !) sont les rois et les reines du rire, mais tout le monde n’est pas appelé à être star des podiums, micro en main… Ainsi, dans la lignée des clowns, bouffons ou pitres, s’insère la mélancolie. D’ailleurs, comme une mise en garde, en exergue de l’ouvrage, cette citation de Samuel Beckett : « Rien n’est plus drôle que le malheur. » Et dès les premières lignes, l’évocation de nombreux artistes pris dans l’engrenage entre chaos et génie, aux parcours incertains avec des enfances fracassées : John Lennon, Pablo Picasso, Amedeo Modigliani, Frida Kahlo, Charlie Chaplin…
Pour narrer l’histoire de son (anti-)héros, Gustave Bonsoir (curieux nom de famille !), David Foenkinos revient, bien entendu, à cette enfance brisée par un père qui se taille et une mère qui décède trop tôt. Adopté, l’enfant tente de se reconstruire dans une famille aimante et compréhensive. Mais pointe déjà cette tenace et obstinée envie de faire rire. Et la descente aux enfers de l’échec commence ! Car si au début, les essais sont vaguement concluants, la suite n’est guère heureuse ni reluisante. Charmant et aimé, le garçon a pourtant l’art de tout gâcher comme un Gaston Lagaffe, avec justement la drôlerie en moins ! Sa traversée du désert ira loin dans sa jeunesse jusqu’au jour où il sera, aux antipodes de ses désirs, l’incarnation du malheur dans un étrange Musée de la Tristesse. Triomphant « avec ses yeux de novembre » dans ce rôle singulier, le cinéma le récupère. Il sera la nouvelle coqueluche du grand écran.
Écrit dans un style simple et fluide, ce livre fait une belle et riche alliance de l’univers du théâtre, de la musique, de la peinture et du cinéma. Un des meilleurs crus littéraires de David Foenkinos pour patienter dans la vie. La vie qui finit parfois par répondre à nos aspirations les plus folles et les plus téméraires.
Je suis drôle de David Foenkinos, Gallimard, 2026, 192 p.