Ulis de Fabien Toulmé, Delcourt, 2025, 272 p.
Ivan a quitté son emploi dans le domaine de l’informatique à la suite d’un burn-out. Sa relation amoureuse de plus de dix ans se termine également. Le temps de se sentir prêt à reprendre une activité liée à sa spécialité, il accepte un poste dans un établissement scolaire, au sein du dispositif ULIS qui accompagne et favorise l’intégration d’élèves en situation de handicap. Il devient ainsi AESH et se voit confier l’accompagnement du petit Matisse.
En ULIS, il découvre un environnement pour le moins déstabilisant, et c’est peu dire que ses débuts sont compliqués. Face à l’ampleur des enjeux, à la complexité des situations propres à chaque enfant et à la pression qui fait partie du quotidien de l’équipe, il commence par douter de son utilité. D’autant plus qu’il observe la manière d’agir de ses collègues, plus expérimentés.
Nous suivons Ivan tout le long d’une année scolaire. Une année est un temps long, et l’auteur Fabien Toulmé fait de cette durée un atout narratif. Il raconte l’histoire d’Ivan comme celle d’une évolution graduelle, progressive et nuancée, sans coups de théâtre. Un chemin sans empressement que l’auteur découpe en quatre saisons. Les changements qui s’opèrent dans l’esprit du personnage, sa prise en main progressive de son rôle, sont révélateurs de ce que cet environnement concentre : défis sociaux, défis affectifs, gestion des déceptions…
Il le raconte en fin d’album : Fabien Toulmé a commencé à travailler sur cette histoire à la suite d’un épisode vécu, une réunion de bilan du suivi de sa fille dans un dispositif ULIS. Une réunion dont il est sorti frustré et en colère. Dans la foulée, il décide, pour en questionner tous les enjeux, de passer de longues semaines auprès d’équipes ULIS, et d’observer le dispositif de l’intérieur. Le projet, initialement écrit comme un scénario de film, devient une bande dessinée. C’est bien sûr en soi l’importance de l’album : on y apprend, à travers Ivan, tout ce que Fabien a lui-même vu de l’intérieur de cet univers peu familier pour beaucoup.
Mais au-delà de cela, il faut également saluer le travail d’auteur de fiction de bande dessinée. L’expérience de Toulmé dans les récits autobiographiques ou du réel imprègne la manière dont il écrit ses fictions : il déroule ses scènes et ses dialogues avec un naturel et une justesse qui vient d’un véritable savoir-faire. Le récit et les évolutions des personnages semblent avancer dans un engrenage qui se joue en arrière-plan, presque imperceptiblement, alors qu’en façade se joue une restitution du quotidien. Fabien Toulmé ne cède pas à la tentation de tout expliciter ou d’être dans la démonstration. Il évite ainsi l’écueil d’un propos trop évident ou simplifié.
Graphiquement, il reste fidèle à son approche : un dessin pensé pour la narration longue, une lecture fluide et sans accroc, dans laquelle chaque image ne cherche pas individuellement à marquer les esprits pour mieux renforcer l’impact des séquences. Toulmé relève également le défi d’animer une galerie de personnages nombreux (cadre scolaire oblige) sans perdre le lecteur, en caractérisant avec justesse chacun d’eux.