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Yasmina Khadra, un cri pour la Palestine

L'écrivain algérien renoue avec un propos ouvertement politique.

Yasmina Khadra, un cri pour la Palestine

Yasmina Khadra. Photo DR

Ali, 37 ans, le père. Waed, 35 ans, la mère. Khaled, 11 ans. Mustafa, 8 ans. Othman, 6 ans. Mohammad, 5 ans. La famille Odeh roule vers son village de Tammun, en Cisjordanie occupée, après une journée à Naplouse, où elle a rompu le jeûne et acheté des vêtements neufs pour la fête du Fitr. Soudain, leur voiture est mitraillée par des soldats israéliens, en opération contre des militants palestiniens accusés de « terrorisme ». Ali, Waed, Othman et Mohammad sont tués. Khaled et Mustafa assistent à la scène, blessés. Prenant à partie l’un des assaillants, Khaled lui demande : « Aimes-tu ton père et ta mère ? » À sa réponse par l’affirmative, il poursuit : « Alors pourquoi as-tu tué les miens ? » Le soldat le fait taire d’un coup de poing.

La fin tragique de la famille Odeh n’est pas une fiction. Elle s’est déroulée dans la nuit du 14 au 15 mars 2026. Partagée sur les réseaux sociaux, mentionnée dans quelques articles de presse, cette histoire est désormais réduite, dans le discours dominant, au statut d’« incident ». Elle condense à elle seule la dépossession, la colonisation, le meurtre, l’impunité. Elle prolonge un récit entamé en 1948, jamais interrompu, encore moins depuis le 7 octobre et la destruction méthodique de la bande de Gaza par Israël, sous les yeux d’un monde qui s’agite, mais laisse faire.

C’est dans ce contexte que Yasmina Khadra s’est attelé à l’écriture de son dernier roman, Le Prieur de Bethléem, paru début mars chez Flammarion. Face au silence assourdissant – sinon complaisant, à certains égards –, face au deux poids, deux mesures et au massacre d’enfants, de femmes et d’hommes en direct, l’écrivain algérien pousse un cri. Renouant avec un propos ouvertement politique, qui avait notamment fait son succès avec Les Hirondelles de Kaboul (2002) et surtout L’Attentat (2005), il raconte l’histoire d’une vie palestinienne dans les territoires occupés, des années 1970 à nos jours. Une vie qui aurait pu être celle des Odeh. Une vie que personne ne veut voir ni entendre. Une vie consignée dans un manuscrit qu’un éditeur parisien refuse de lire. Une vie qu’il sera contraint d’écouter, enlevé et séquestré par son auteur : Wahid, un moine palestinien prêt à tout pour se faire entendre.

Profession de foi

Car Wahid – « l’un », en arabe – porte en lui des décennies de violences infligées à son peuple. En imposant l’écoute de son histoire familiale, elle aussi décimée par l’oppression israélienne, il devient le vecteur d’une parole, d’une mémoire et d’un pan de l’histoire palestinienne que certains préfèrent taire, quand d’autres s’emploient à l’effacer. Empruntant un ton biblique en introduction, Yasmina Khadra revient au commencement : « Après que les dattiers ont poussé sur le sable et que les oiseaux ont chanté les louanges de Sa grâce, Dieu a posé un baiser sur chaque pierre et béni toutes les fontaines et tous les vergers. Puis Il a demandé le silence afin que l’univers entier l’entende et Il a dit : ‘‘Ô terre des enfants-rois, Philistine sera ton nom jusqu’à la fin des temps.’’ Ainsi est née la Palestine que le Seigneur a aimée avec une force telle que, de jalousie, une mer en est morte. »

Dès les premières lignes, le ton est donné. Si l’éditeur refuse d’aller plus loin dans sa lecture du manuscrit de Wahid, Yasmina Khadra, lui, prend le lecteur à témoin et s’engage. Ce roman sera politique ou ne sera pas. Derrière la chronique des souffrances d’un homme, d’un peuple et d’une terre, c’est une véritable profession de foi envers la Palestine – mais aussi le procès de l’humanité et de sa faillite morale – que l’auteur tente de faire entendre, au risque d’en fragiliser la promesse narrative. Le roman brûle dans les mains du lecteur, comme il semble avoir enflammé l’écriture de l’écrivain. Le Prieur de Bethléem souffre ainsi d’une écriture parfois précipitée, comme emportée par l’urgence du présent depuis le 7 octobre. Peut-être faut-il y voir la tentative désespérée de Yasmina Khadra de ressusciter, justement, le peuple de Palestine et, avec lui, une certaine idée de l’humanité.

« Tout ce qui faisait rêver l’Homme l’éveille à son inconsistance et jamais hymne n’aura été aussi aphone depuis que, dans le ciel de Philistine, le ballet des missiles fascine autant que les feux d’artifice et les drones meurtriers se substituent aux colombes », lit Wahid à son captif. Le Prieur de Bethléem dépasse ainsi le seul cadre romanesque. Dans le contexte historique que l’on connaît, d’innombrables récits de vies palestiniennes s’écrivent et se ressemblent. L’histoire de la famille de Wahid aurait pu être celle des Odeh. Elles se répondent, se superposent, s’inscrivent dans cet espace-temps figé depuis au moins quatre générations. Une histoire de plus. Toujours une de trop. Un « incident » que le monde a déjà oublié, comme il a oublié les précédents et oubliera les suivants. À moins qu’il n’écoute, enfin, le cri de la Palestine, et qu’il lui donne une voix. Yasmina Khadra, lui, a fait entendre la sienne.

Le Prieur de Bethléem de Yasmina Khadra, Flammarion, 2026, 259 p.

Ali, 37 ans, le père. Waed, 35 ans, la mère. Khaled, 11 ans. Mustafa, 8 ans. Othman, 6 ans. Mohammad, 5 ans. La famille Odeh roule vers son village de Tammun, en Cisjordanie occupée, après une journée à Naplouse, où elle a rompu le jeûne et acheté des vêtements neufs pour la fête du Fitr. Soudain, leur voiture est mitraillée par des soldats israéliens, en opération contre des militants palestiniens accusés de « terrorisme ». Ali, Waed, Othman et Mohammad sont tués. Khaled et Mustafa assistent à la scène, blessés. Prenant à partie l’un des assaillants, Khaled lui demande : « Aimes-tu ton père et ta mère ? » À sa réponse par l’affirmative, il poursuit : « Alors pourquoi as-tu tué les miens ? » Le soldat le fait taire d’un coup de poing.La fin tragique de la famille Odeh n’est pas une fiction. Elle...
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