Critiques littéraires Roman

Splendeur et décadence, mais avec vue sur mer

Splendeur et décadence, mais avec vue sur mer

Beyrouth Paradise de David Hury, Liana Levi, 2026, 304 p.

David Hury est journaliste et photoreporter. Il a longtemps vécu au Liban et partagé son quotidien. Les photos qu’il propose saisissent ce qui est peu perceptible à l’œil nu, pour des raisons diverses : ça s’est passé, ça va peut-être avoir lieu, ça a disparu, et les traces sont à l’intérieur des êtres. Avec sa compagne, Nathalie Bontems, dans Jours tranquilles à Beyrouth, ils ont raconté dans des chroniques douces-amères leur attachement au Liban. Lui-même a traité dans un livre touchant l’histoire de sa famille, Sans Nouvelles depuis Drancy (2024). Son nouveau roman, Beyrouth Paradise, vient de paraître.

Au commencement, il y a un appel, au milieu du tohu-bohu à Beyrouth, le dimanche 15 décembre 2024, et il est presque midi. Une femme a disparu, et sa sœur charge l’ex-inspecteur Marwan Khalil, devenu détective privé, de la retrouver.

C’est la deuxième apparition romanesque de Marwan : le lecteur l’a rencontré dans Beyrouth Forever, dans une enquête particulièrement tragique sur l’assassinat d’une historienne qui avait écrit un manuel qui racontait un Liban sans voile, à la recherche de la vérité, un sujet de controverses récurrentes, et qui ne débouchait que sur la découverte d’une gangrène politique assez générale. Marwan sauvait sa subordonnée, Ibtissam, belle, novice, chiite et portant foulard, ce que l’inspecteur, chrétien et incroyant, méprise longtemps, avant de la juger positivement et de se rendre compte de sa propre libération. Pour la protéger, Marwan a tué son ami de très longue date, dont la corruption, à laquelle il a longtemps participé, lui est devenue insupportable, comme la guerre, l’instabilité, et la médiocrité conséquente.

Les enquêtes beyrouthines répondent à plusieurs exigences : ce sont des histoires qui visent à résoudre des énigmes fondées sur un crime particulièrement abject, par l’arrestation des assassins, et pour lesquelles les enquêteurs ne disposent guère d’indices, et ce sont aussi des quêtes ; ce sont des histoires qui opèrent des traversées de la société beyrouthine et de ses lieux d’existence ; ce sont surtout des récits qui rappellent combien le pays et ses habitants souffrent de l’insécurité, comme du mauvais état des systèmes (?).

Le Paradise, c’est un nightclub de Maameltein, et au cœur de l’enquête, Marwan rencontre des femmes en lutte contre le trafic sexuel et la prostitution. Même s’il remet parfois en cause les institutions et la corruption, l’absence de politiques sociales – ce qui fait qu’une partie importante de la société libanaise est laissée pour compte –, le narrateur n’a de cesse de célébrer la distinction du pays et souvent, comme dans le quartier où habite Marwan, la sollicitude des Libanais envers les uns les autres : « Même un genou à terre, on l’aime bien ce petit lopin de terre. Il y pousse un cèdre et c’est déjà beaucoup. » Si par certains aspects les deux romans tendent aux Libanais un miroir qui les écorche, le texte s’affiche aussi comme destiné aux autres, par ses traductions, ses notes explicatives, ses rappels historiques. C’est affirmer aussi que tous sont concernés par cette histoire sombre : la jeune Ukrainienne disparue, Valentyna, est une prostituée, évidemment maltraitée par les proxénètes et les bandits protégés par des affairistes, comme des policiers.

Dans l’unité de temps d’une semaine, l’enquête devient une quête accomplie par un héros de mythologie : pour la commencer, il consulte à Bourj Hammoud, une antique sibylle, autrefois reine des bordels et qui lui tient des propos à la couleur de l’énigme. Marwan est un héros, certes, mais passablement amoindri déjà, par l’âge, et ses propres culpabilités. Il résiste à la modernité et échoue dans sa mission : Valentyna a été assassinée « comme un chien qu’on fait piquer chez le véto ». Les allers-retours dans sa biographie entre le temps de la milice et celui de la police, entre les temps de l’amitié et celui de la trahison, l’obligent néanmoins à trouver place dans l’impermanence et la précarité, dans le sentiment de la proximité de sa propre fin, comme le signifie la trajectoire de son parcours, des bas-fonds de Beyrouth à la montée aux sommets enneigés et tempétueux, dans ce lieu de terreur qu’est un hôtel historique, autrefois lieu de villégiature, devenu lieu de torture, désormais hanté par un monstre dévoré par sa folie.

De Beyrouth Forever à Beyrouth Paradise, sous le sarcasme des titres, c’est bien le rire sardonique de l’histoire que le lecteur peut entendre.


Beyrouth Paradise de David Hury, Liana Levi, 2026, 304 p.David Hury est journaliste et photoreporter. Il a longtemps vécu au Liban et partagé son quotidien. Les photos qu’il propose saisissent ce qui est peu perceptible à l’œil nu, pour des raisons diverses : ça s’est passé, ça va peut-être avoir lieu, ça a disparu, et les traces sont à l’intérieur des êtres. Avec sa compagne, Nathalie Bontems, dans Jours tranquilles à Beyrouth, ils ont raconté dans des chroniques douces-amères leur attachement au Liban. Lui-même a traité dans un livre touchant l’histoire de sa famille, Sans Nouvelles depuis Drancy (2024). Son nouveau roman, Beyrouth Paradise, vient de paraître.Au commencement, il y a un appel, au milieu du tohu-bohu à Beyrouth, le dimanche 15 décembre 2024, et il est presque midi. Une femme a...
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