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Nos lecteurs ont la parole

Le précédent du Golan

Selon un article publié dans L’Orient-Le Jour, le 24 mars, le sud du fleuve Litani pourrait, à terme, connaître un destin comparable à celui du plateau du Golan. L’hypothèse peut sembler excessive à première vue. Pourtant, dès que l’on replace la situation actuelle dans une perspective historique et géopolitique plus large, la question mérite d’être posée avec sérieux : qu’a réellement gagné le Liban de cette guerre ? Et surtout, sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’un nouveau fait accompli territorial appelé à durer des décennies ?

Pour comprendre la gravité de l’interrogation, il faut revenir à l’un des précédents les plus instructifs du Proche-Orient contemporain : l’annexion du Golan. Ce plateau stratégique, appartenant à la Syrie depuis l’indépendance, fut occupé par Israël lors de la guerre des Six-Jours en juin 1967. En quelques jours, l’armée israélienne s’empara de cette position dominante qui surplombe la Galilée et contrôle des ressources hydriques essentielles, notamment les affluents du Jourdain. Dès lors, la question du Golan devint un dossier central du conflit israélo-arabe.

Pendant plus d’une décennie, la communauté internationale considéra officiellement cette occupation comme temporaire, dans l’attente d’un règlement global. Mais en décembre 1981, la Knesset adopta la « Golan Heights Law », une loi étendant la juridiction et l’administration israéliennes au plateau occupé. Il ne s’agissait pas d’une annexion proclamée au sens juridique classique, mais d’une extension de souveraineté de facto. La réaction internationale fut immédiate : le Conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 497, déclarant cette mesure « nulle et non avenue et sans effet juridique international ». Pourtant, plus de quarante ans plus tard, le plateau du Golan demeure sous contrôle israélien et la réalité territoriale s’est progressivement figée.

L’histoire de cette annexion révèle une constante de la géopolitique : les grandes transformations territoriales se produisent rarement dans un moment d’attention mondiale concentrée. Elles surviennent souvent lorsque le regard international est tourné ailleurs. Au début des années 1980, la scène internationale était dominée par d’autres crises majeures. En 1982, la guerre des Falklands – les îles Malouines – opposa l’Argentine au Royaume-Uni de Margaret Thatcher et mobilisa l’attention médiatique et diplomatique mondiale. Dans ce contexte saturé par d’autres urgences stratégiques, le dossier du Golan passa au second plan. La condamnation internationale resta symbolique et la situation de fait s’installa durablement.

Ce mécanisme n’est pas propre au Golan. L’histoire regorge d’exemples où un conflit périphérique ou une crise internationale plus spectaculaire permet à certains acteurs d’imposer des réalités territoriales durables. La géopolitique fonctionne souvent par « moments de distraction stratégique » : lorsque l’attention du monde se déplace ailleurs, certains dossiers se figent et deviennent presque irréversibles.

C’est précisément ce parallèle qui inquiète aujourd’hui au Liban. L’attention internationale est actuellement concentrée sur une confrontation régionale d’une ampleur inédite, impliquant l’Iran, les États-Unis et plusieurs puissances régionales. Cette tension dépasse largement le cadre libanais : elle concerne l’équilibre stratégique du Moyen-Orient, la sécurité des routes énergétiques et les marchés mondiaux du pétrole et du gaz. Dans un tel contexte, le Liban apparaît comme un théâtre secondaire, un front parmi d’autres dans une confrontation beaucoup plus large.

Or l’histoire du sud du Liban est elle-même marquée par la logique des zones tampons. Dès 1978, l’opération israélienne « Litani » visait déjà à repousser les groupes armés palestiniens au nord du fleuve. En 1982, l’invasion israélienne conduisit à une occupation beaucoup plus profonde du territoire libanais. Les chars israéliens dépassèrent l’ensemble du Sud, atteignirent la capitale, Hammana à l’est et Amchit au nord.

Pendant près de deux décennies, jusqu’au retrait israélien de l’an 2000, une « zone de sécurité » fut maintenue au sud du pays, administrée avec l’appui de l’Armée du Liban-Sud et justifiée par la nécessité de protéger les kibboutz du nord d’Israël. Présentée comme une mesure défensive provisoire, cette zone tampon perdura pourtant pendant plus de quinze ans, devenant une réalité territoriale quasi institutionnalisée jusqu’au retrait unilatéral décidé par Ehud Barak.

Ces précédents rappellent que le fleuve Litani a longtemps constitué, dans certaines doctrines militaires israéliennes, une ligne géographique stratégique. Contrôler ou neutraliser l’espace situé au sud de ce fleuve permettrait théoriquement d’éloigner la menace de la Galilée et des localités du nord d’Israël. Cette vision n’a jamais été officiellement consacrée comme une politique permanente, mais elle a régulièrement ressurgi dans les débats sécuritaires israéliens, et plus encore aujourd’hui dans un contexte marqué par la présence de forces politiques nationalistes et religieuses influentes au sein du gouvernement israélien.

La question posée aujourd’hui est donc d’une nature profondément stratégique : les événements récents risquent-ils de produire une nouvelle réalité territoriale durable au sud du Litani ? L’histoire du Golan nous enseigne que les faits accomplis peuvent, avec le temps, se transformer en normalité géopolitique. Ce qui commence comme une mesure militaire temporaire peut, au fil des années, devenir une situation presque irréversible.

Dans ce contexte, la question initiale revient avec insistance : qu’a réellement gagné le Liban de cette guerre ? La destruction, les pertes humaines et les déplacements de population constituent des tragédies immédiates et visibles. Les pertes économiques sont elles aussi colossales et insupportables pour ce qui reste des entreprises libanaises qui ont déjà survécu à plusieurs années de crise. Mais les conséquences territoriales et stratégiques, elles, se mesurent souvent sur des décennies.

Le précédent du Golan nous rappelle une vérité simple mais dérangeante : dans les conflits prolongés, la victoire symbolique ne suffit pas toujours à empêcher la consolidation d’un nouvel ordre territorial. Les cartes du Moyen-Orient ne changent pas seulement par les traités de paix ; elles évoluent aussi par l’usure du temps, par l’oubli progressif de certaines crises et par l’installation silencieuse de nouvelles réalités.

D’autres exemples illustrent ce même mécanisme du fait israélien accompli et progressif. La Cisjordanie, occupée par Israël depuis la guerre de 1967, devait initialement faire l’objet d’un règlement négocié dans le cadre du principe « terre contre paix ». Mais au fil des décennies, l’installation de colonies et la fragmentation territoriale ont profondément transformé la réalité du terrain. Là aussi, ce qui devait être provisoire s’est progressivement inscrit dans la durée.

Il ne s’agit pas d’affirmer que le sud du Litani deviendra demain un nouveau Golan. L’histoire ne se répète jamais mécaniquement. Mais ignorer les précédents serait une erreur stratégique monumentale. La géopolitique est une discipline de mémoire : elle se nourrit des leçons du passé pour éclairer les risques du présent.

Peut-être la véritable question n’est-elle pas de savoir si une « golanisation » du Sud-Litani est déjà en cours. Peut-être faut-il plutôt se demander si le Liban possède aujourd’hui les moyens politiques, diplomatiques et stratégiques d’empêcher qu’un tel scénario ne devienne une réalité.

Georges NAJM

Docteur en gestion, consultant en communication, enseignant universitaire

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Selon un article publié dans L’Orient-Le Jour, le 24 mars, le sud du fleuve Litani pourrait, à terme, connaître un destin comparable à celui du plateau du Golan. L’hypothèse peut sembler excessive à première vue. Pourtant, dès que l’on replace la situation actuelle dans une perspective historique et géopolitique plus large, la question mérite d’être posée avec sérieux : qu’a réellement gagné le Liban de cette guerre ? Et surtout, sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’un nouveau fait accompli territorial appelé à durer des décennies ?Pour comprendre la gravité de l’interrogation, il faut revenir à l’un des précédents les plus instructifs du Proche-Orient contemporain : l’annexion du Golan. Ce plateau stratégique, appartenant à la Syrie depuis l’indépendance, fut...
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