Un casque, des trousses de secours et un gilet de presse. Photo d'illustration Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Chère lectrice, cher lecteur,
« C’est précisément le cœur de notre mission collective – rendre compte, comprendre et, le cas échéant, dénoncer ces faits – qui est attaqué de manière délibérée, et dans l’impuissance générale », écrivions-nous dans ces colonnes, le 1er septembre 2025. Ce jour-là, L’Orient-Le Jour avait choisi, avec plus d’une centaine de médias internationaux, de s’associer à l’opération lancée par RSF et Avaaz en s’habillant de noir pour défendre l’accès de la presse à la bande de Gaza et dénoncer la mort de 210 journalistes tués par Israël dans l’exercice de leurs fonctions.
Plus de sept mois plus tard, tandis que la population libanaise est livrée aux multiples retombées tragiques d’un conflit où l’a précipité le choix suicidaire du Hezbollah, l’État hébreu paraît à nouveau résolu à ne respecter aucune borne dans sa campagne de destruction de l’infrastructure (civile comme militaire) du parti-milice. Après avoir déjà ciblé des journalistes et locaux de médias affiliés, l’armée israélienne avait visé, dans la nuit du 17 mars, le domicile de Mohammad Cherri, directeur des programmes politiques d’al-Manar, le tuant avec sa femme et blessant leurs enfants et petits-enfants présents.
Jeudi 19 mars, deux journalistes de Russia Today ont été blessés par une frappe israélienne lors d’un reportage sur le pont de Qannayat. L’armée israélienne s’est défendue en avançant qu’elle avait émis un ordre d’évacuation de la zone. Il reste que les circonstances de cette frappe en rappellent d’autres, menées lors de la précédente guerre au Liban. Entre octobre 2023 et octobre 2025, 13 journalistes ou collaborateurs de presse ont été tués lors de frappes de l’armée israélienne. Dans certains cas, dont celui qui a coûté la vie de Issam Abdallah, en octobre 2023, plusieurs enquêtes internationales ont conclu à un ciblage délibéré.
Depuis, la liste continue de s'allonger. Le 25 mars, le photojournaliste indépendant Hussein Hammoud est tué à Nabatiyé. Trois jours plus tard, ce sont trois journalistes, Ali Choeib d'al-Manar, Fatima Ftouni de Mayadeen et son frère, vidéaste, qui sont visés par Israël alors qu'ils étaient dans leur véhicule à Jezzine. Le 8 avril, jour du « mercredi noir », Ghada Dayekh, journaliste chevronnée qui avait consacré sa carrière à la station locale Sawt el-Farah, est fauchée à son tour par Israël qui largue un missile sur son immeuble, à Tyr.
La trêve de 10 jours, entrée en vigueur le 17 avril 2026 à minuit, n'y fait rien. Ce 22 avril, le corps de la journaliste d'al-Akhbar Amal Khalil a été retrouvé sous les décombres à Tiri, dans le caza de Bint Jbeil, au Liban-Sud, après une frappe israélienne sur un bâtiment dans lequel la reporter et sa collègue Zeinab Faraj (dans un état stable mercredi soir) s'étaient réfugiées. Pendant des heures, l'armée israélienne a empêché l'accès à la zone aux secouristes et à l'armée libanaise.
Israël semble vouloir à la fois détruire l’environnement civil du Hezbollah, y compris son réseau médiatique, mais aussi empêcher toute couverture de ses actions au Liban-Sud, alors qu’il se prépare à y mener une offensive terrestre de grande envergure. Dans les deux cas, c’est contraire à toutes les valeurs que L’Orient-Le Jour défend depuis plus d’un siècle.
Quoi que l’on pense de la ligne éditoriale ou du rôle des médias liés ou proches du Hezbollah, un journaliste ne doit jamais, quelles que soient ses opinions et les circonstances, devenir une cible. Il y va de la survie de la liberté d’informer. D’autant qu’Israël n’est pas le seul acteur à ne pas respecter cette liberté. Il n’est ainsi plus acceptable que le Hezbollah, dont les activités militaires ont pourtant été décrétées illégales par les autorités, continue d’exercer un contrôle direct sur la couverture médiatique dans plusieurs quartiers ou localités du pays, imposant aux journalistes l'obtention d’« autorisations » pour s’y rendre, et souvent en présence d’un accompagnateur.
Plus grave encore, la cyberattaque qu’a subie la chaîne MTV durant le mois de mars, mais aussi les sites des ministères de l’Information et des Affaires étrangères, revendiquée par un groupe appelé « les Fatimides », s’inscrit dans un climat d’intimidation contre tous ceux qui s’opposent frontalement au Hezbollah depuis le début du conflit. Nous dénonçons depuis des années les innombrables menaces de mort, pressions et campagnes de harcèlement menées par ses relais d’opinion et « armées électroniques » contre ceux qui ont l’audace de vouloir lever le voile sur ses méfaits. Et nous n’oublions rien du silence coupable des médias gravitant dans son orbite lors des nombreux assassinats politiques, de journalistes et d’intellectuels dont le parti-milice a été accusé.
À un moment où l’histoire se répète sous nos yeux, et où les tensions atteignent un tel degré que le dialogue est rendu impossible entre les Libanais, il nous paraît plus essentiel que jamais de tenter à nouveau de tracer une ligne rouge. Rien, absolument rien, ne peut justifier que l’on s’attaque à des journalistes.
Après Gaza, nous devons tout faire, avant qu’il ne soit trop tard, pour que le Liban ne devienne pas un autre tombeau pour l’information.
Cette tribune, initialement publiée le 25 mars 2026, a été actualisée le 23 avril après qu'Israël a tué dans une frappe à Tiri, au Liban-Sud, la journaliste d'al-Akhbar Amal Khalil et blessé sa collègue Zeinab Faraj.


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