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De l’eau dans le gaz


Tous les coups, y compris les plus bas, auront été permis dans cette titanesque guerre qui entre dans sa quatrième semaine.

On a frappé l’Iran à la tête, à coups d’assassinats ciblés ; on l’a frappé aux muscles, biceps et jarrets, en s’attaquant à son potentiel militaire. Mais parce que le reste du globe s’émeut davantage des séquelles économiques de la guerre que de tous les flots de sang répandus ; parce que l’argent reste immuablement le nerf de toute guerre, c’est autour du système nerveux que tout se joue maintenant. Et pas seulement pour l’Iran.

Depuis le premier jour de l’offensive israélo-américaine, la République islamique n’a cessé de bombarder copieusement les sites pétroliers des royaumes du Golfe. Elle initiait sciemment de la sorte une hallucinante partie de billard carambole entre joueurs tous barricadés dans des maisons de verre. Au problème d’acheminement que posait déjà le blocage de facto du détroit d’Ormuz s’ajoute désormais celui de la production pure et simple de ces carburants. Attaqué par Israël sur le gisement offshore de gaz naturel de Pars qu’il exploite conjointement avec le Qatar, c’est sur cet émirat que l’Iran a, sur-le-champ, passé sa colère. Il y a ravagé une usine géante de liquéfaction avant même que de cibler les raffineries et centrales électriques de Haïfa. Du coup, le prix du gaz allait rejoindre celui du brut en tant que principales victimes collatérales…

Dans cet explosif échange de politesses le secrétaire-général de l’ONU a vu quelque chose d’assez ressemblant aux crimes de guerre affectant les ressources vitales des peuples. Or ce grave développement illustre aussi les divergences croissantes entre les compères américain et israélien sur les objectifs, priorités et modus operandi de la guerre. Donald Trump s’est certes promis de châtier durement l’Iran s’il persiste à s’en prendre à cet innocent Qatar. En revanche, c’est de sa propre innocence que le président US s’est empressé de protester, de sa complète ignorance de l’initiative israélienne. Il est allé jusqu’à assurer que Benjamin Netanyahu ne récidivera pas de sitôt ; de fait, ce dernier s’est incliné. Reste posée néanmoins la question de savoir qui en réalité, de l’Américain ou de l’Israélien, force la main à l’autre.

A l’évidence, Israël est résolu à renverser le régime des mollahs, perçu comme une menace existentielle. Faisant alterner pression militaire et diplomatie, l’Amérique semble plutôt vouloir le contraindre à changer de comportement, en Iran même comme au niveau du Moyen-Orient. Bibi surfe, chez lui, sur un net regain de popularité ; à l’inverse, Trump, déjà éclaboussé par le scandale Epstein et confronté à l’échéance électorale du mi-mandat, est de plus en plus questionné au Congrès et même au sein de ses partisans du MAGA. En proie à la folie des grandeurs, Netanyahu se vante d’avoir fait d’Israël une puissance non plus seulement régionale mais mondiale. Quant à la superpuissance indiscutablement planétaire qu’est l’Amérique, elle n’arrive plus à entraîner dans son sillage ses alliés traditionnels, traités par Trump de poltrons. Elle se voit reprocher en outre par ses protégés arabes du Golfe de les avoir exposés aux plus grands périls pour ne se soucier que de la sacro-sainte sécurité d’Israël. Une fois de plus qui, dans le couple de va-en-guerres, porte la culotte ?

L’interrogation prend un tour particulièrement angoissant pour le Liban, promu deuxième chapiteau de ce grand cirque multipistes qui enflamme la région. Washington et Tel-Aviv rivalisent d’arguments pour qualifier le Hezbollah d’organisation terroriste et en exiger le désarmement. Tous deux attendent de l’armée libanaise qu’elle s’y mette ; tous deux savent pertinemment pourtant que faute d’équipement adéquat mais aussi par souci de paix civile, elle ne saurait le faire au presse-bouton. Et encore moins à l’heure où Israël s’acharne sans répit sur la milice, ce qui ferait ostensiblement de la force légale l’auxiliaire, sinon le complice, de l’occupant : situation intenable pour tout gouvernement, quelque authentique, quelque irréversible que soit sa volonté de neutraliser la milice.

Pour toutes ces raisons le pouvoir libanais a plaidé mais en vain pour un cessez-le-feu effectif, suivi de négociations directes sous auspices internationaux. Intraitable, Israël n’envisage toutefois de discussion que sous le feu ; un feu qui ne cesse d’ailleurs de gagner en intensité ; un feu qui ne cesse de s’étendre géographiquement avec le dépeuplement graduel du Liban-Sud ; un feu apparemment voué enfin à durer tout le temps qu’il faudra, indépendamment de la guerre contre l’Iran.

Toute la question est de savoir si, pour un programme aussi vaste, Tel-Aviv a ou non l’entière caution d’une Amérique qui se dit attachée à l’intégrité territoriale et à la stabilité du Liban. Absolument de propos est l’appel qu’a lancé Nawaf Salam à Donald Trump, seule personne capable de mettre fin à une guerre non voulue par notre pays ; voilà toujours qui peut flatter fructueusement le monumental ego du président US. Non moins percutant cependant est l’accablant réquisitoire contre le Hezbollah qu’a prononcé, à une autre occasion, le Premier ministre. Il reste que le temps n’est plus aux seules déclarations d’intention et que le pouvoir libanais est tenu de livrer du concret pour raffermir sa crédibilité. Les dernières menaces de la milice contre les responsables - dont celle de recourir à un coup d’État en règle ou à la guerre civile - requièrent bien davantage, dès lors, que d’épisodiques poursuites judiciaires souvent sans lendemain.

Les actions militaires du Hezbollah ne sont plus seules désormais à mériter d’être déclarées illégales par l’État. C’est le Hezbollah qui ne recule plus devant aucune outrance, aucun garde-fou, pour se classer lui-même hors-la-loi.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Tous les coups, y compris les plus bas, auront été permis dans cette titanesque guerre qui entre dans sa quatrième semaine.On a frappé l’Iran à la tête, à coups d’assassinats ciblés ; on l’a frappé aux muscles, biceps et jarrets, en s’attaquant à son potentiel militaire. Mais parce que le reste du globe s’émeut davantage des séquelles économiques de la guerre que de tous les flots de sang répandus ; parce que l’argent reste immuablement le nerf de toute guerre, c’est autour du système nerveux que tout se joue maintenant. Et pas seulement pour l’Iran.Depuis le premier jour de l’offensive israélo-américaine, la République islamique n’a cessé de bombarder copieusement les sites pétroliers des royaumes du Golfe. Elle initiait sciemment de la sorte une hallucinante partie de billard carambole entre...