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Beyrouth, école de compassion

Des travailleuses domestiques srilankaises ont fait une collecte et, dans ces appartements qu’elles louent à plusieurs et n’occupent que lors de leurs brefs congés de fin de semaine, elles ont cuisiné des plats de leur pays pour les déplacés de la guerre. Sur les bords de Zaituna Bay, elles vont de tente en tente proposer leurs petits plats, engager une conversation, donner de l’affection et même un peu d’argent. La plupart sont « sous contrat », ce qui veut dire qu’elles bénéficient d’une certaine sécurité matérielle, même modeste, dont elles se sentent privilégiées. « Le Liban ne mérite pas ça, ces gens ne devraient pas être à la rue comme ils le sont », dit l’une d’elles, les larmes aux yeux. C’était un lendemain d’orage. Les petits igloos de toile colorée ressemblaient à des embarcations à fleur de flaque, malmenées par la tristesse et le vent. Vision de Gaza à Beyrouth. Encore et encore, dans les foyers du Sud réoccupé, images de la soldatesque israélienne parodiant les habitants chassés des lieux, faisant des tas sauvages avec les pauvres choses qui justifient parfois une vie : des photos dans des cadres, ce vase dont la mère était si fière avec ses roses en tissu moulé, la marmite où mijotait le plat qui régalait parfois tout le petit village… Un crève-cœur qui ébranle même les plus endurcis contre cette guerre de trop (saura-t-on jamais où se situe le trop du trop ?). Certes, des voix s’élèvent, de l’autre côté du Liban, contre l’obstination de la communauté pro-Hezbollah à soutenir ce parti-milice dans ses vaines aventures guerrières dont au final tout le pays est affecté. Mais les discours de haine sont plus étouffés que naguère. Entre Israël et le parti-milice, on ne sait d’ailleurs plus où donner de la colère et la solidarité envers les siens prend le dessus.

Quand Tsahal vous réclame de la reconnaissance parce qu’elle fait le « sale boulot » à la place de l’État libanais, vous savez que cela aura un prix. Vous aimeriez voir au front l’armée libanaise, cette fierté nationale dont on salue, dans le ciel du 22 novembre, les deux coucous d’un autre âge et pleure d’avance les malheureux soldats présentant armes avec des fusils dont on ne produit même plus les munitions. Mais voilà. Israël, qui freine en amont l’équipement de la troupe, exige qu’elle désarme une milice qui se construit méthodiquement depuis près de cinquante ans et bénéficie d’un entraînement et d’un armement dont elle n’a jamais pu elle-même ne serait-ce que rêver. Israël sait que l’État libanais, malgré la meilleure volonté du monde, n’a pas les moyens de cette entreprise. Le Hezbollah ne peut donc que prospérer, même affaibli, même jeté dans un combat inégal. Plus il perd, plus il gagne. Plus il est massacré, plus il est glorieux. Il a bâti son mythe sur sa victimisation.

Ironiquement, c’est l’impeccable logistique qui s’est mise en place au lendemain de la monstrueuse explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth – à laquelle le Hezbollah ne semble pas étranger – qui permet aujourd’hui de répondre aux besoins des populations déplacées dans la capitale. Il suffit parfois d’une initiative lancée par deux personnes pour en rallier des centaines. Des groupes formés sur des réseaux divers, des chorales, des clubs de padel, des entreprises lèvent des cagnottes en interne et vont verser leur écot là où le besoin se présente. Des restaurants célèbres ouvrent leurs cuisines et préparent des repas chauds. L’un d’eux s’est même engagé à livrer 10 452 plats par jour, l’équivalent de la surface exacte du Liban en kilomètres carrés. Une manière de conjurer la menace israélienne d’occuper ce Sud qui n’a jamais eu pour le protéger que sa « ligne bleue » gardée par les soldats de la Finul, eux-mêmes sans cesse agressés, bafoués autant que l’est en ce moment le droit international.

« Ce pays est un disque rayé. Ce pays radote la même histoire insoutenable de deuils, de destructions, de pertes et de renoncements, de violences et de divisions » : les Libanais le répètent depuis des décennies, mais ils semblent piégés dans ce vortex. Les guerres à répétition ne leur ont pas appris à les éviter. À défaut, elles leur ont appris à cultiver leur humanité.

Des travailleuses domestiques srilankaises ont fait une collecte et, dans ces appartements qu’elles louent à plusieurs et n’occupent que lors de leurs brefs congés de fin de semaine, elles ont cuisiné des plats de leur pays pour les déplacés de la guerre. Sur les bords de Zaituna Bay, elles vont de tente en tente proposer leurs petits plats, engager une conversation, donner de l’affection et même un peu d’argent. La plupart sont « sous contrat », ce qui veut dire qu’elles bénéficient d’une certaine sécurité matérielle, même modeste, dont elles se sentent privilégiées. « Le Liban ne mérite pas ça, ces gens ne devraient pas être à la rue comme ils le sont », dit l’une d’elles, les larmes aux yeux. C’était un lendemain d’orage. Les petits igloos de toile colorée ressemblaient...
commentaires (6)

Nos compatriotes déplacés avaient la possibilité plus n’importe quel autre citoyen de mettre fin à ces guerres répétitives et inutiles dont ils ont toujours été les premiers à payer le lourd tribut à tous les niveaux. Ce parti vendu ne pouvait pas résister à la force de leurs partisans ni les menacer de guerre civile ou les tuer en masse s’ils s’étaient opposés à lui. Ils ne l’ont pas fait. Alors que peut on faire pour eux à part pleurer sur leur sort tout tracé qu’ils ont toujours refusé de voir et de nous croire en nous prenant pour des agents et traîtres que nous ne sommes pas?

Sissi zayyat

13 h 22, le 19 mars 2026

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Commentaires (6)

  • Nos compatriotes déplacés avaient la possibilité plus n’importe quel autre citoyen de mettre fin à ces guerres répétitives et inutiles dont ils ont toujours été les premiers à payer le lourd tribut à tous les niveaux. Ce parti vendu ne pouvait pas résister à la force de leurs partisans ni les menacer de guerre civile ou les tuer en masse s’ils s’étaient opposés à lui. Ils ne l’ont pas fait. Alors que peut on faire pour eux à part pleurer sur leur sort tout tracé qu’ils ont toujours refusé de voir et de nous croire en nous prenant pour des agents et traîtres que nous ne sommes pas?

    Sissi zayyat

    13 h 22, le 19 mars 2026

  • Les libanais ne méritent pas la generosite de ces travailleuses trop souvent maltraitées par eux. Elles font preuve d’une plus grande humanité. Tout mon respect pour elles!

    CW

    13 h 17, le 19 mars 2026

  • Face à l’hécatombe chiite, le Hezbollah, le président Berri et l’État libanais devraient remercier les travailleuses domestiques srilankaises pour leur générosité de cœur.

    Mona Makki

    10 h 09, le 19 mars 2026

  • C’est tellement vrai. Tellement subtil. Il faut vraiment avoir votre talent et votre courage pour décrire cette guerre avec tant de finesse et discernement. Et d’espoir, finalement…

    Gédéon Maya

    10 h 05, le 19 mars 2026

  • Merci, Madame, pour ce chronique. Vos textes représentent ce qu’on aime le mieux au Liban, une ouverture envers tous et toutes.

    Hacker Marilyn

    09 h 57, le 19 mars 2026

  • Foutaises

    Emile

    08 h 27, le 19 mars 2026

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