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Quand les stades deviennent des refuges : le sport face à la guerre

Dans les périodes de guerre, les priorités d’une société se transforment brutalement. Les espaces consacrés au sport, à la compétition et au rassemblement populaire peuvent soudainement changer de fonction. Au Liban, la récente escalade des tensions et des bombardements a une fois de plus rappelé une réalité souvent oubliée : les infrastructures sportives peuvent devenir des espaces d’urgence humanitaire.

L’exemple le plus marquant est celui de la Cité sportive Camille Chamoun à Beyrouth. Conçue pour accueillir de grandes compétitions sportives et des événements internationaux, cette infrastructure emblématique a été transformée en centre d’accueil pour des familles déplacées. Là où se déroulaient auparavant des matchs, des entraînements et des célébrations sportives, on trouve aujourd’hui des tentes, des matelas et des familles cherchant un refuge temporaire.

En entrant dans la Cité sportive Camille Chamoun, le contraste saisissant entre le passé sportif et la réalité actuelle saute aux yeux. Le vert éclatant du terrain de football est désormais couvert de matelas et de tapis, formant des allées improvisées où les familles se sont installées. Des tentes jalonnent les tribunes et les couloirs, et sur les murs, des posters des compétitions passées, des joueurs célébrant des victoires, semblent rappeler un monde suspendu.

Le silence du stade résonne d’un bruit particulier : des enfants jouent à cache-cache entre les tentes, leurs rires perçant la tension ambiante, tandis que des bénévoles organisent l’aide humanitaire et annoncent des consignes dans les corridors. Les voix des familles se mêlent aux sons des ballons de sport oubliés dans un coin, créant un tableau où l’énergie de la vie persiste malgré la guerre.

Cette scène, à la fois fragile et vibrante, illustre le rôle unique du stade : un lieu où l’urgence humanitaire et la résilience sociale coexistent, où le sport et la survie se rencontrent dans un même espace.

Les stades et les complexes sportifs possèdent des caractéristiques qui les rendent particulièrement adaptés à une utilisation d’urgence. Ils offrent de vastes espaces couverts ou ouverts, des installations sanitaires, un accès relativement facile pour les secours et souvent une localisation stratégique dans les grandes villes.

Le Liban n’est pas un cas isolé. Dans le monde, plusieurs stades ont été transformés en refuges : le stade Yarmouk à Gaza a accueilli des milliers de Palestiniens déplacés lors des affrontements récents, les familles installant des tentes sur la pelouse et sous les tribunes ; le stade olympique de Montjuïc à Barcelone, pendant la guerre civile espagnole, a hébergé plus de 21 000 réfugiés entre 1936 et 1937, servant de dortoirs et de cantines ; le Stadio della Vittoria en Italie a été utilisé pour accueillir environ 20 000 réfugiés albanais en 1991, arrivés après l’effondrement du régime communiste ; le Kirkuk Olympic Stadium en Irak a servi pendant plusieurs années de refuge pour des familles kurdes déplacées après la chute du régime de Saddam Hussein ; même le stade olympique de Montréal a été utilisé comme centre temporaire pour des demandeurs d’asile arrivant du sud des États-Unis en 2017.

Ces exemples montrent que les infrastructures sportives sont souvent mobilisées en période de crise, offrant des espaces de survie lorsque d’autres bâtiments ne suffisent pas.

Au-delà de leur fonction d’accueil physique, les stades jouent également un rôle sociologique et symbolique. Ils deviennent des espaces où les communautés peuvent conserver un sentiment de normalité et de continuité, même en pleine crise.

Pour les familles et les jeunes déplacés, pouvoir s’installer dans un lieu qui évoque le jeu, le rassemblement et la culture sportive contribue à maintenir un esprit collectif et un moral relatif. Le stade, dans ce sens, n’est pas seulement un abri : il devient un espace de résilience, où les interactions sociales, les activités physiques improvisées et les rencontres entre communautés favorisent un soutien psychologique mutuel.

Cette dimension sociale et symbolique est souvent sous-estimée : le stade transforme l’urgence en un lieu de reconstruction émotionnelle et sociale, préparant les populations à surmonter les traumatismes et à reprendre le cours normal de la vie une fois la crise passée.

La conversion de certains stades en centres d’accueil s’accompagne souvent de l’interruption ou du report des compétitions. Les fédérations sportives, les clubs et les athlètes doivent alors s’adapter à une situation où l’activité sportive devient secondaire face aux urgences humanitaires.

Les calendriers sportifs sont perturbés, les entraînements suspendus et certains clubs se retrouvent sans installations disponibles. Pour de nombreux jeunes athlètes, le sport représente pourtant un espace de stabilité et d’équilibre psychologique dans un contexte de crise. Dans ce sens, la disparition temporaire des espaces sportifs peut aussi priver la société d’un outil important de cohésion sociale et de résilience.

La situation actuelle invite à réfléchir à la manière dont les infrastructures sportives peuvent être intégrées dans les stratégies nationales de gestion des crises. Il s’agirait par exemple d’identifier les infrastructures capables d’accueillir temporairement des populations déplacées, tout en préservant autant que possible la continuité des activités sportives ailleurs.

Car au-delà de leur fonction d’accueil ponctuel, les espaces sportifs restent essentiels pour la reconstruction sociale après les crises. Le sport contribue à recréer du lien, à offrir des moments de normalité et à soutenir le bien-être physique et mental des populations touchées par les conflits.

La transformation des stades en refuges illustre une réalité paradoxale : les lieux conçus pour célébrer la compétition et la fête deviennent parfois des espaces de survie. Mais cette transformation montre aussi la capacité d’adaptation de la société libanaise face aux crises successives.

Lorsque les crises s’apaisent, les terrains et les stades retrouvent leur vocation première : rassembler les citoyens autour du sport. Ils deviennent alors des symboles de résilience et de reconstruction. Dans un pays où les crises semblent se succéder sans répit, préserver et valoriser les infrastructures sportives reste un enjeu essentiel. Car si les stades peuvent servir d’abri dans les moments les plus difficiles, ils demeurent avant tout des espaces de vie, de jeunesse et d’espoir pour l’avenir.

Tarek ASSAF

Université libanaise

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Dans les périodes de guerre, les priorités d’une société se transforment brutalement. Les espaces consacrés au sport, à la compétition et au rassemblement populaire peuvent soudainement changer de fonction. Au Liban, la récente escalade des tensions et des bombardements a une fois de plus rappelé une réalité souvent oubliée : les infrastructures sportives peuvent devenir des espaces d’urgence humanitaire.L’exemple le plus marquant est celui de la Cité sportive Camille Chamoun à Beyrouth. Conçue pour accueillir de grandes compétitions sportives et des événements internationaux, cette infrastructure emblématique a été transformée en centre d’accueil pour des familles déplacées. Là où se déroulaient auparavant des matchs, des entraînements et des célébrations sportives, on trouve aujourd’hui des...
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