« Il faut que la honte change de camp », a dit cette femme droguée à son insu, violée par son mari et des inconnus pendant une décennie.
Recroquevillée sous mes draps à l’annonce des frappes qui vont de manière imminente s’abattre sur la banlieue sud avec ordre à ses habitants d’évacuer au plus vite en leur indiquant même le chemin à suivre, j’ai ressenti dans mon corps inerte, anesthésié par la peur, les secousses provoquées par l’incube avec la bénédiction, ou pire, l’indifférence d’un monde déshumanisé.
Notre corps et notre système nerveux n’ont pas été conçus pour subir des guerres en boucle. Des assauts en continu. Des crises à l’infini. Des rêves et des projets sans cesse avortés par ceux qui, à distance, se sont arrogé le droit de disposer de notre destinée.
« Ma nuit Gisèle Pelicot » est un viol orchestré par les États démoniaques, se relayant pour abuser d’un corps sans défense terré au creux d’un lit ou gisant hors de chez soi, dans les rues encombrées de déplacés ne sachant où s’abriter.
Dans l’affaire dite des « viols de Mazan », la victime a les yeux voilés sur les atrocités endurées sur son corps. Une belle au bois dormant désenchantée, conséquence des enjeux glaçants d’un monde contemporain incompatible avec les contes de fées.
Contrairement à Gisèle Pelicot, nous subissons, éveillés, les agressions nocturnes. Corps violentés, « tâchons de rentrer dans la mort les yeux ouverts » en dénonçant l’assaillant et ses complices d’ensemencer avec leur haine nos entrailles dévastées.
La peur cède le pas à la colère, la colère à la révolte, la révolte à l’impuissance face à ces grondements qui pétrifient tout un peuple, le souffle retenu, la vie suspendue, pendant que l’on fracasse sa dignité.
En toute impunité.
Comment la victime des « viols de Mazan » a-t-elle pu ne pas, ou ne plus être en colère contre ses bourreaux et redonner à son corps malmené une virginité en intitulant son roman Et la joie de vivre ?
La nôtre, quasi légendaire, inébranlable, tenace, est constamment mise à l’épreuve comme pour sonder ses limites. Tout comme notre faculté à déblayer un champ de ruines pour y construire non des mémoriaux mais des espaces de réjouissance, de luxure, de démesure.
Sauf que pour écrire Et la joie de vivre, un procès a eu lieu. À Avignon. Des doigts accusateurs se sont pointés sur l’innommable, un jugement a été prononcé. Les tortionnaires sont derrière les barreaux. Menottés. Hors de portée. La bestialité séquestrée.
« Sur le pont d’Avignon, elle y danse elle y danse… » La honte a changé de camp. Forcément. Pour Gisèle Pelicot. Un jour peut-être je l’y retrouverai, pour fermer la ronde.
En attendant, pour ne plus éprouver mon corps en cette nuit tourmentée, c’est moi qui m’assigne la drogue et ferme les yeux.
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