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Nos lecteurs ont la parole

La guerre comme régime d’existence

Il y a des moments où le bruit cesse d’être un événement. Il devient fond sonore. Dans certaines villes de la région, les explosions ne suspendent plus les conversations, elles les ponctuent. Les alertes n’interrompent plus les journées, elles les organisent. La guerre ne surprend plus, elle structure. Ce glissement est peut-être le phénomène le plus inquiétant de notre époque régionale : la normalisation du danger.

La région vit depuis des décennies dans un état de tension chronique. Les guerres se succèdent, les fronts se déplacent, les alliances se recomposent, les menaces changent de nom mais non de nature. Pourtant, quelque chose a changé. Ce n’est plus seulement la guerre qui inquiète. C’est l’habitude de la guerre.

Nous avons appris à continuer, à envoyer des messages pendant les frappes, à commenter l’actualité en temps réel, à modifier nos trajets, à rassurer les enfants d’une voix que nous voulons stable et à travailler malgré tout. Cette capacité d’adaptation est souvent présentée comme une force. Elle l’est, en effet. Mais elle est aussi un symptôme : s’adapter à l’insupportable a un coût.

Le Liban, plus que d’autres, incarne cette tension permanente. Pays-frontière, pays-corridor, pays-projection, il est rarement seulement lui-même. Il est le lieu où se croisent des conflits qui le dépassent, l’espace où se rejouent des affrontements dont les décisions se prennent ailleurs.

Pris dans l’étau des tensions régionales, le Liban vit dans une attente permanente, celle de l’embrasement, de la riposte ou du débordement.

Cette suspension produit une fatigue particulière. Ce n’est pas la fatigue d’une catastrophe achevée, mais celle de l’imminence. Une fatigue du « pas encore », du « presque ». Or vivre dans le presque, c’est vivre sans clôture, sans résolution, sans véritable apaisement.

Les sociétés soumises à une menace constante développent des mécanismes de défense collectifs : banalisation, humour noir, ironie, retrait, cynisme. On parle moins, on s’indigne moins longtemps et l’on s’habitue à l’exception. Mais lorsque le danger devient paysage, la sensibilité se modifie. L’événement perd son caractère de rupture, l’indignation s’use et la capacité à se projeter s’amenuise.

Une société qui ne peut plus imaginer l’avenir finit par vivre dans un présent contracté, fonctionnel, appauvri. On survit, on s’organise, on tient. Mais on n’habite plus pleinement le temps.

Il y a dans cette situation quelque chose qui évoque une logique de répétition. Les mêmes scènes, les mêmes déclarations, les mêmes escalades. Comme si l’histoire régionale était prise dans un cycle dont elle ne parvient pas à sortir. La répétition rassure autant qu’elle enferme. Elle crée l’illusion d’une maîtrise : « Nous avons déjà traversé cela. » Mais elle empêche aussi la rupture véritable.

Normaliser la guerre, c’est peut-être se protéger d’un effondrement psychique immédiat. Mais c’est aussi accepter que l’exception devienne règle, que l’état d’alerte devienne permanent. Aucune société ne prospère durablement sous l’alerte.

Dans ce contexte, une question se pose : quelle est la responsabilité des intellectuels ?

Face à la répétition du conflit, à l’épuisement moral et à la banalisation du danger, le silence peut apparaître comme une forme de prudence. Il peut aussi traduire la fatigue, la peur ou le découragement. Mais le silence prolongé produit un vide. Et dans ce vide s’installent les discours simplificateurs, les récits manichéens et les analyses instrumentalisées.

La responsabilité de l’intellectuel n’est pas de crier plus fort que les armes. Elle consiste à maintenir un espace de pensée là où la violence tend à le réduire, à rappeler la complexité lorsque la polarisation domine, à refuser l’anesthésie. Il ne s’agit pas d’ajouter du bruit au bruit, mais de préserver la capacité critique.

Le danger de la normalisation n’est pas seulement stratégique ou politique. Il est existentiel.

Une société qui s’habitue trop longtemps à la menace finit par réduire ses aspirations. Elle apprend à vouloir moins, à espérer moins, à demander moins. La guerre ne détruit pas seulement des infrastructures, elle altère l’imaginaire.

Refuser l’anesthésie, c’est refuser que la guerre devienne norme. C’est maintenir vive la conscience de l’anomalie. C’est rappeler que l’état d’alerte ne saurait devenir une condition ordinaire. Le Liban, avec son histoire faite de ruptures et de résiliences, sait mieux que quiconque ce que signifie survivre. Mais survivre ne peut tenir lieu d’avenir.

La région traverse un moment de grande fragilité. Les tensions sont réelles. Les équilibres précaires. Les risques d’embrasement sérieux. L’analyse stratégique est nécessaire. Les calculs politiques sont inévitables. Mais au-delà des cartes et des rapports de force, une question demeure : que devient une société qui vit trop longtemps dans l’ombre de la guerre ? La réponse n’est pas seulement militaire. Elle est morale, culturelle, psychique.

Maintenir la parole, préserver la pensée, refuser la banalisation ne sont pas des gestes symboliques. Ce sont des actes de responsabilité. Le Liban a trop souvent appris à survivre. Il ne peut se contenter d’apprendre encore à s’adapter. Une nation ne se construit pas dans l’habitude du danger, mais dans la possibilité d’un avenir.

Maître de conférences, Lusail University, Qatar

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Il y a des moments où le bruit cesse d’être un événement. Il devient fond sonore. Dans certaines villes de la région, les explosions ne suspendent plus les conversations, elles les ponctuent. Les alertes n’interrompent plus les journées, elles les organisent. La guerre ne surprend plus, elle structure. Ce glissement est peut-être le phénomène le plus inquiétant de notre époque régionale : la normalisation du danger.La région vit depuis des décennies dans un état de tension chronique. Les guerres se succèdent, les fronts se déplacent, les alliances se recomposent, les menaces changent de nom mais non de nature. Pourtant, quelque chose a changé. Ce n’est plus seulement la guerre qui inquiète. C’est l’habitude de la guerre.Nous avons appris à continuer, à envoyer des messages pendant les frappes, à...
commentaires (1)

Excellente analyse, juste et bien écrite. Merci à l'auteur.

LEICK Philippe

00 h 03, le 07 mars 2026

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Commentaires (1)

  • Excellente analyse, juste et bien écrite. Merci à l'auteur.

    LEICK Philippe

    00 h 03, le 07 mars 2026

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