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Nos lecteurs ont la parole

Quand la guerre devient une météo

Il y a quelque chose que j’essaie souvent d’expliquer à ceux qui vivent loin d’ici. Prenons un pays normal – disons en Europe, même si ce qualificatif devient lui aussi de plus en plus fragile, mais c’est une autre histoire –, et imaginez-vous là-bas. La météo fait partie du paysage mental. On consulte les prévisions le matin, presque machinalement. On voit arriver une tempête, on décale le dîner, on prévient les amis, on reste chez soi. Il y a un peu de frustration, peut-être. Un fond de mauvaise humeur. Et puis le lendemain, le soleil revient, et on n’y pense plus. La vie reprend sa forme, comme de l’eau qui retrouve son niveau.

Au Liban, la guerre a fini par prendre exactement cette place. On consulte les alertes comme on consulterait le ciel. On lit les rumeurs comme on lirait des prévisions. On annule un dîner, on change d’itinéraire, on décale un projet, avec ce même haussement d’épaules intérieur, ce même mélange de stress et de résignation qu’on réserve aux intempéries. On s’adapte. On attend que ça passe.

Et c’est précisément ça qui est tellement anormal. Mais on ne le voit plus.

Je pense parfois à ce que les psychologues appellent la dissociation. Ce mécanisme qui se déclenche lors d’une agression – le corps reste là, immobile, et quelque chose en soi contemple la scène depuis le plafond, comme si ça arrivait à quelqu’un d’autre. L’esprit part. Pas par lâcheté. Par survie.

Je me demande si des pays entiers peuvent faire ça.

Parce que je le fais. Je le fais tout le temps. Je n’ai même plus besoin de décider, le corps a décidé à ma place, depuis longtemps. J’entends une explosion au loin et je ne cille plus. J’entends un chiffre – quarante morts, cent morts – et quelque chose en moi enregistre sans ressentir, comme on noterait la température du jour. Pas froid. Pas indifférent. Juste… ailleurs. Déjà parti avant même d’avoir décidé de partir.

Je me dis que c’est nécessaire. Pour continuer à travailler, à fonctionner, à aider – ou à s’aider –, je ne sais plus très bien où commence l’un et où finit l’autre. Je me dis que c’est une forme d’intelligence du corps. Et c’est peut-être vrai. C’est surtout terrifiant quand j’y pense vraiment, cette capacité à traverser l’insupportable sans le traverser vraiment.

Un enfant qui grandit dans une maison difficile finit parfois par développer une théorie très élaborée pour expliquer que tout va bien. Il arrange les preuves. Il réinterprète les silences. Il devient, sans le savoir, un petit avocat du déni, plaidant avec une conviction touchante pour une réalité qui n’existe pas. On sourit en l’écoutant. Et puis on réalise qu’on fait exactement pareil.

On parle souvent de résilience, ici. C’est un mot qu’on aime. Il a une belle sonorité, quelque chose d’athlétique et de noble. Mais je me demande parfois si ce qu’on appelle résilience ne ressemble pas davantage à ça : une dissociation collective. Un peuple entier qui regarde le plafond en attendant que ça finisse. Qui a appris à ne plus ciller. Qui a appris à compter les morts comme on compte les jours de pluie.

Je pense à Marina Abramović, en 1974, immobile pendant six heures dans une galerie, soixante-douze objets à disposition du public, une plume, une rose, une lame, un revolver chargé. Elle avait annoncé qu’elle ne réagirait pas. Au début, les gens étaient prudents. Puis les limites ont glissé. Quelqu’un a fini par prendre le revolver et le poser dans sa main.

Ce qui m’a toujours frappé dans cette histoire, ce n’est pas ce que les gens ont fait. C’est ce qu’elle a ressenti après. Elle a dit qu’elle avait compris ce jour-là que si tu laisses les gens décider, ils peuvent te tuer. Pas par sadisme, nécessairement. Mais parce que l’absence de résistance finit par ressembler à une permission.

Je ne sais pas très bien comment finir ce texte. Je pourrais écrire que la différence entre résilience et impuissance apprise, c’est la capacité à reprendre prise, à traverser l’épreuve sans cesser d’agir. Ce serait vrai. Ce serait même bien formulé.

Mais je serais en train de faire exactement ce que je décris : arranger les mots pour que ça ressemble à une conclusion. Regarder le plafond en faisant semblant de regarder en face.

Alors je vais juste dire : cette tempête passera. C’est ce qu’on se répète. C’est peut-être vrai. C’est surtout tout ce qu’on a.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a quelque chose que j’essaie souvent d’expliquer à ceux qui vivent loin d’ici. Prenons un pays normal – disons en Europe, même si ce qualificatif devient lui aussi de plus en plus fragile, mais c’est une autre histoire –, et imaginez-vous là-bas. La météo fait partie du paysage mental. On consulte les prévisions le matin, presque machinalement. On voit arriver une tempête, on décale le dîner, on prévient les amis, on reste chez soi. Il y a un peu de frustration, peut-être. Un fond de mauvaise humeur. Et puis le lendemain, le soleil revient, et on n’y pense plus. La vie reprend sa forme, comme de l’eau qui retrouve son niveau. Au Liban, la guerre a fini par prendre exactement cette place. On consulte les alertes comme on consulterait le ciel. On lit les rumeurs comme on lirait des prévisions. On annule un...
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