« L’âme est en elle-même un monde et a suffisamment à faire chez elle. » (Keats, Lettre à J.H. Reynolds, 1819)
Au commencement était la souffrance : de l’enfantement du monde à celui de l’homme, tout se passa dans la violence et dans la douleur. Seul l’homme en souffre car le monde minéral gronde, tempête, explose, mais il n’en a pas conscience. Que l’on soit croyant ou agnostique, que l’on puisse se passer de religion ou non, on ne peut se passer de réfléchir sur le fait que l’homme sait qu’il doive mourir. Face à l’éternité, l’homme est seul, et sa solitude lui donne la mesure de son angoisse et de sa souffrance. L’heure venue, nous nous séparerons de la vie qui est en nous, de ce frémissement de l’âme qui nous met en correspondance avec le monde des vivants : c’est là la souffrance originelle et l’ultime souffrance.
L’imaginaire de l’Occident chrétien est pétri d’une vision douloureuse des êtres et des choses. Peintures et sculptures du Moyen Âge et de la Renaissance ont dédié à cette vision leurs plus belles œuvres : piétas, Christ en croix, scènes d’apocalypse, la mort, toujours la mort, tantôt magnifiée tantôt appréhendée. La poésie lui a donné ses plus beaux vers. De Musset qui constate, « L’homme est un apprenti : la douleur est son maître / Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert », à Baudelaire qui exulte : « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés », en passant par Samain qui désespère, « Il est des nuits de doute où l’angoisse vous tord / Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme la mort », l’Occident a nourri en lui, dans ses arts et dans ses lettres, le sentiment qu’il ne peut échapper à la souffrance sans tomber dans le mépris de soi. Il faut dire qu’il est fils de l’Évangile, qu’il en a goûté toutes les beautés et subi toutes les rigueurs, et que, même iconoclaste et blasphématoire (comme Baudelaire par exemple), il ne peut en nier l’influence ni en déglutir l’amertume. « Heureux ceux qui souffrent », dit la Béatitude, comme si l’entrée au paradis implique le passage par le purgatoire. Purificatrice, la souffrance, dans la mystique chrétienne, n’est jamais destructrice : « J’ai trouvé la joie dans la souffrance que j’endure pour le Christ », dit Paul dans son épître. Elle élève l’homme au rang du saint. Malheur à celui qui se complaît dans la souffrance sans donner un sens à celle-ci : il n’est plus qu’un triste hère perdu dans le désert. La souffrance chrétienne est salvatrice à condition que la tragédie débouche sur la lumière.
Mais il n’est pas donné à tout le monde d’être un saint, et le siècle est plutôt hédoniste. Il ne privilégie que le plaisir immédiat : tout obstacle au désir et à la jouissance est insupportable à l’Occidental d’aujourd’hui. Il faut dire que, dès le XVIIIe siècle, celui des Lumières, le credo religieux connut ses premières lézardes. La liberté appuyée sur la raison s’insurge contre le dogme imposé et le « magister dixit ». L’homme s’affranchit de la tradition, la raison de la religion : le droit naturel se substitue à l’ordre divin, la liberté à l’autorité. Le mystère du surnaturel est rejeté, l’autorité des Églises récusée, les certitudes absolues contestées. Apparaît une nouvelle race d’hommes : libres-
penseurs, rationalistes, athées, déistes, agnostiques, sceptiques… Et, avec eux, un nouvel humanisme qui croit à la science, aux arts, au progrès !
Et la souffrance ? Peut-on la surmonter sans le secours de la religion ? Oui, à condition d’avoir la foi ! Car la souffrance sans la foi n’est que désespérance. L’âme sans la foi éprouve la solitude des abîmes, celle dont on ne revient jamais. Et comment vivre contre son âme, sève du corps et ressort de l’esprit ? « Un monde sans âme est aussi un monde sans figure, parce qu’il est un monde sans destin », écrit Mauriac dans son Bloc-Notes. Au reste, il n’est pas nécessaire que la foi soit religieuse pour répondre à la quête de l’homme. Il y a des athées qui trouvent leur salut dans la raison, la science, les arts ; il y a des agnostiques dont la rectitude de vie et l’intégrité morale les élèvent au rang de François d’Assise. Hors de l’Église, point de salut ? À reléguer aux oubliettes du passé ! L’important est que la foi comme les affres de l’enfantement débouchent sur la vie. Pour l’avoir oublié, l’Inquisition a défiguré l’Église. Pour l’avoir oublié, les idéologies totalitaires du XXe siècle n’ont laissé que des décombres : à cause d’Hitler et de Staline, l’histoire a failli s’arrêter aux portes d’Auschwitz et du Goulag. Que la foi se fige dans la haine, elle se sclérose et devient fanatisme. Que la foi en l’homme puise dans la vie, elle devient humanisme et elle produit Michel-Ange, Montaigne, Mozart ! Que l’on soit athée, chrétien ou musulman, que l’on croie en Bouddha ou que l’on ne croie en rien, l’humanisme demeure ce qui fait l’honneur de l’homme et donc appartient à tous les hommes : il réconcilie les impossibles parce qu’en lui souffle l’esprit.
Né dans la souffrance, l’humanisme est exigeant. Il sait que « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste » (Pascal). Conscient que l’histoire est tragique, l’homme sait que toutes les conquêtes : progrès, sciences, découvertes… ne sont pas le fruit du hasard, mais celui de la volonté. Et la plus belle conquête de l’Occident, la liberté, a été enfantée par les guerres et les révolutions, et nous savons, aujourd’hui, comme le dit Paul Valéry, que « les civilisations sont mortelles ». Notre humanisme est tragique parce qu’il est fragile et nous en sommes conscients : nous avons l’impression que nous construisons sur le sable face à l’immobile et insaisissable éternité. C’est pourquoi nous croyons que l’humanisme, si tragique qu’il soit, puise dans la volonté l’énergie nécessaire pour que la liberté triomphe de la bête. Confrontés à la maladie, à l’échec, à la mort, nous livrons un combat que nous n’avons pas le droit de perdre : la vie en est l’enjeu, telle est la finalité de la foi, qu’elle soit d’inspiration humaine ou divine.
Sam HAROUN
Essayiste
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