Plus qu’une icône, une incarnation. Elle a fait partie des figures de proue, intellectuels, universitaires, écrivains, artistes, de cette génération qui a porté la Palestine en bandoulière, autant chagrin intarissable que champ de lutte pour le droit légitime de populations dépossédées. Pour elle – elle l’a clamé sur toutes les tribunes – la paix ne pouvait passer que par l’égalité entre deux peuples appelés à cohabiter. Nul mieux que Leïla Shahid, née à Beyrouth de parents palestiniens déportés au Liban par le mandat britannique, n’a trouvé les mots qui impactent pour plaider une cause sinon perdue, du moins sans grand espoir.
Au lendemain de son décès, on ne peut qu’invoquer ce visage familier où ses grands yeux, son sourire, sa bienveillance mais aussi sa juste colère canalisée par une pensée structurée et une vaste culture suffisaient à infléchir l’éternel débat sur les torts constamment jetés sur le dos des seuls Palestiniens. Arabe, s’exprimant avec précision et fluidité en français et en anglais avec un délicieux accent levantin, elle était surtout femme, ce qui abattait nombre de préjugés auprès d’un public international pour qui les Palestiniens se résumaient à des caricatures de machos obsédés par le crime, des terroristes enfumés, enroulés dans des keffiehs, cachés derrière des lunettes noires et complotant dans l’ombre. Sociologue, anthropologue formée à l’Université américaine de Beyrouth, elle avançait ses arguments avec finesse et avait le pouvoir d’amener ses interlocuteurs, quand ils étaient de bonne foi, à s’accorder à son émotion, adhérer à ses plaidoyers.
Une dizaine de jours après le massacre du 7 octobre 2023, face au journaliste Darius Rochebin, qui cherchait à la mettre en porte-à-faux en détaillant les horreurs documentées sur le terrain, elle avançait l’argument du scandale d’organiser une fête « à trois mètres d’un des territoires les plus pauvres du monde ». Mais elle exprimait aussi sa compassion, parce que la compassion n’est jamais unilatérale, pour les jeunes Israéliens qui avaient été tués cette nuit-là. Cependant, alors qu’on parlait encore de 150 otages pris par le Hamas, elle évoquait les 5 000 prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes.
Le débat était chaud, sa position malaisée dans la mesure où ceux qu’elle défendait – sans adhérer à leur acte ou à leur idéologie – étaient les « méchants » de l’histoire. Elle a pourtant remis les pendules à l’heure, évoqué la situation de cette petite bande surpeuplée, dont il est interdit de sortir depuis 2007, soumise à un contrôle sévère, entièrement dépendante du bon vouloir d’Israël pour son électricité et ses denrées vitales. Elle a surtout évoqué cette enceinte derrière laquelle la population était parquée, ce « refus de voir » qui autorisait l’organisation d’une fête à un pas de la misère organisée. Elle a évoqué ce Gaza qui subissait sa quatrième guerre en quelques décennies, ces femmes, ces enfants, ces civils constamment massacrés sans que leur condition n’émeuve personne. Et par-delà un mea culpa sur l’échec des responsables palestiniens à contribuer à une solution pacifique et durable, elle a encore martelé que seule l’égalité entre les deux peuples apporterait la paix. Sans illusions, elle voyait le gouvernement Netanyahu pousser vers l’annexion définitive par Israël de Gaza et de la Cisjordanie, depuis l’établissement d’une ambassade américaine à Jérusalem en mai 2018.
Avec la révélation des fichiers Epstein et l’absence d’inculpations, à ce jour, dans des faits, à échelle planétaire, de pédophilie et de détournements financiers, que valait la parole d’une Leïla Shahid ? Son monde était encore celui de la grande diplomatie, de l’élégance du verbe, de la communication et de la profondeur de la pensée. Dans une époque sans écoute et sans lecture, ne reste que le discours de l’argent et des ogres. Si elle a choisi la mort, après un long combat contre la maladie, on peut oser dire que cette maladie fut aussi le mal de sa cause, et qu’il arrive qu’un pays grandisse en vous avec la virulence d’une tumeur, et que sa disparition annoncée vous entraîne dans son ombre. Mais la terre, elle, n’ira nulle part et elle aura éternellement les grands yeux et le sourire de Leïla Shahid, une des dernières voix qui indiquaient avec passion le chemin de la paix.



Merci Salim pour cet eloge. Repose en paix chere Leila
20 h 22, le 19 février 2026