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Culture - Cinéma

Un film perdu des années 1950 restauré à Beyrouth : le cas Youssef Fahdeh

Exhumé des archives des Studios Baalbeck, un fragment de 1959 renaît en ciné-concert à Metropolis, révélant un pan oublié du cinéma libanais.

Un film perdu des années 1950 restauré à Beyrouth : le cas Youssef Fahdeh

L’actrice Nawal Farid, assise, et les acteurs Saleh al-Ajam, à gauche, Neemat Sabbagh et Saïd Khalaf lors du tournage du thriller de Youssef Fahdeh « Fi al-Dar Ghariba » (1959). Avec l’aimable autorisation d’UMAM Documentation & Research

Le film de Youssef Fahdeh Fi al-Dar Ghariba (Une étrangère dans la maison), tourné en 1959, s’ouvre sur un plan noir et blanc d’une netteté presque irréelle : la place des Martyrs, vers 1959.

Le lieu a été mille fois photographié. Pendant des décennies, ses images d’avant-guerre civile — lorsqu’elle était encore une véritable place — ont alimenté cartes postales et nostalgies imprimées. Pourtant, le bref panoramique de droite à gauche signé Fahdeh possède quelque chose de profondément révélateur.

Légèrement en surplomb, la caméra accompagne une petite voiture noire — introduite dans la scène précédente — qui surgit dans le cadre, amorce son virage pour pénétrer sur la place bordée de palmiers, disparaît derrière un tramway en train de déverser ses passagers, puis réapparaît.

La vision d’une place des Martyrs en mouvement, vibrante de piétons, de circulation et de tramways, capte à ce point l’attention qu’un public beyrouthin pourrait en oublier la fonction narrative du plan. Trois gendarmes, casques et gants blancs impeccables, miment la régulation du trafic. L’un d’eux, pour une raison obscure, se tient juché sur une estrade qui évoque une chaire de prêcheur, théâtral dans sa posture.

Cette séquence agit comme un plan d’établissement pour un fragment de 32 minutes du film, reconstitué par le cinéaste et archiviste Ayman Nahle à partir de bobines retrouvées. De ces vestiges est née une œuvre autonome, accompagnée d’une partition improvisée imaginée par l’artiste sonore Nour Sokhon.

Nahle et Sokhon ont présenté ce travail sous la forme d’un ciné-concert le 8 février, dans le cadre de The Second Encounter, festival consacré aux pratiques archivistiques, actuellement programmé au Metropolis Cinema.

Rencontres d’archives

La programmation du festival souligne la richesse et la diversité des approches, tant créatives que critiques, que suscitent les images d’archives dans la région MENA.

Le public a ainsi pu découvrir une copie restaurée de Beyrouth fantôme (1998), premier long-métrage de Ghassan Salhab. Situé dans les dernières années de la guerre civile libanaise, ce film hybride – à la frontière de la fiction et du documentaire – déjoue la narration linéaire en y insérant des segments d’entretiens, comme autant de fractures dans le récit.

Une image extraite du court-métrage « Dislocation of Amber » (1974) de Hussein Shariffe. Avec l’aimable autorisation de Metropolis Cinema
Une image extraite du court-métrage « Dislocation of Amber » (1974) de Hussein Shariffe. Avec l’aimable autorisation de Metropolis Cinema


Restauré l’an dernier par l’Alternative Film Center du Caire, le court-métrage Dislocation of Amber (1974) de Hussein Shariffe débute par une exploration de la ville insulaire ruinée de Suakin, sur la mer Rouge, accompagnée des chants du regretté artiste soudanais Abdel Aziz Daoud. Les bâtiments délabrés deviennent le théâtre d’installations et de performances visuellement saisissantes qui, combinées à des images d’archives, suggèrent l’empreinte durable des occupations ottomane et britannique sur la culture locale.

Dans Wadi Foukin, Deir Hanna (2021), Rana Abushkaidem et Mira Jibreen font dialoguer des images d’archives tournées par la cinéaste militante Monica Maurer avec une voix off contemporaine, révélant les continuités implacables de l’occupation, de Nazareth en 1981 à Bethléem en 2021.

Le court-métrage Meteor (2025) de Ghada Sayegh puise dans un fonds d’archives Super 8 et 16 mm filmées en Méditerranée orientale entre les années 1930 et 1980. Les images trouvées de traversées de paysages et de rivages s’entrelacent à des fragments textuels, méditations lyriques sur le déplacement et l’exil, coécrites par Sayegh et l’archiviste Chantal Partamian.

Avec Who Was Here (2025), Evi Stamou convie divers chatbots à combler les lacunes de la biographie de son père, ancien soldat de l’armée grecque durant les années de la junte militaire. Ces échanges mettent en lumière la fragilité de la mémoire autant qu’ils relativisent les promesses spectaculaires de l’« intelligence artificielle ».

« Fi al-Dar Ghariba », un film disparu

Fi al-Dar Ghariba appartient à la catégorie des films perdus. Produit en 1958-1959, il mêlait les codes du thriller noir à une intrigue amoureuse triangulaire. L’actrice égyptienne Nawal Farid y incarnait une femme devenue l’objet du désir de trois hommes, un artiste, un pêcheur défiguré et un mari meurtrier. Conçu pour le circuit commercial, le film fut exploité au Liban, en Syrie et en Jordanie.

Il s’agissait du deuxième des trois longs-métrages réalisés au Liban par Fahdeh, cinéaste d’origine syrienne. À l’image des auteurs néoréalistes italiens qu’il admirait, il cumulait les fonctions : scénariste, producteur, réalisateur, chef opérateur et monteur.

Nawal Farid dans une scène du thriller « Fi al-Dar Ghariba » (1959) de Youssef Fahdeh. Avec l’aimable autorisation d’UMAM Documentation & Research
Nawal Farid dans une scène du thriller « Fi al-Dar Ghariba » (1959) de Youssef Fahdeh. Avec l’aimable autorisation d’UMAM Documentation & Research


Sa brève carrière, à la fois inventive et marquée par l’influence de ses modèles, fut façonnée par les turbulences politiques et économiques du Liban et de la Syrie post-coloniaux. Membre du Parti syrien national social (PSNS), Fahdeh débute au cinéma à Damas. L’instabilité qui secoue la Syrie au milieu des années 1950 ainsi que la répression du parti auraient motivé son départ pour Beyrouth en 1955.

Confronté au coût prohibitif du matériel européen, il devient un expérimentateur pragmatique, bricolant des solutions techniques – notamment un objectif grand angle fabriqué localement – afin de tourner et de développer ses films à moindre coût.

En 1961, alors qu’il travaillait à son troisième long-métrage libanais, la tentative de coup d’État manquée orchestrée par le PSNS bouleverse son destin. Fahdeh et son épouse quittent précipitamment le Liban pour la Syrie.

À Damas, il se tourne vers la publicité, avant de prendre la direction du laboratoire d’étalonnage de l’Organisation générale du cinéma. Il ne réalisera plus aucun film. Hormis les fragments assemblés par Nahle, aucune copie connue de ses œuvres antérieures n’a survécu.

C’est en travaillant dans les archives des Studios Baalbeck, conservées par l’ONG UMAM Documentation & Research, qu’Ayman Nahle découvre quatre boîtes contenant des négatifs 35 mm de Fi al-Dar Ghariba.

Après nettoyage et restauration – chaque bobine renfermant environ 12,5 minutes de film –, il comprend qu’il ne s’agit pas de simples rushes, mais de séquences déjà montées. Il affirme n’avoir pas modifié le montage original, même si l’absence d’ordre prédéfini lui a laissé la liberté de décider de l’enchaînement des scènes.

Si presque toute l’œuvre de Fahdeh semble s’être dissoute dans les plis du temps, Nahle refuse l’idée d’une disparition totale.

« Il reste toujours des traces, affirme-t-il. Dans ce pays, dans cette région, restaurer des films relève de l’archéologie. »

D’autres fragments de l’histoire de Youssef Fahdeh sont à découvrir dans l’exposition « Youssef Fahdeh, a Story from Baalbeck Studios », conçue par Nahle à partir des archives exhumées. Elle est présentée à The Hangar, espace d’exposition d’UMAM D&R à Haret Hreik, jusqu’au 9 mars.

« The Second Encounter » se poursuit au Metropolis jusqu’au 14 février.

Le film de Youssef Fahdeh Fi al-Dar Ghariba (Une étrangère dans la maison), tourné en 1959, s’ouvre sur un plan noir et blanc d’une netteté presque irréelle : la place des Martyrs, vers 1959.Le lieu a été mille fois photographié. Pendant des décennies, ses images d’avant-guerre civile — lorsqu’elle était encore une véritable place — ont alimenté cartes postales et nostalgies imprimées. Pourtant, le bref panoramique de droite à gauche signé Fahdeh possède quelque chose de profondément révélateur.Légèrement en surplomb, la caméra accompagne une petite voiture noire — introduite dans la scène précédente — qui surgit dans le cadre, amorce son virage pour pénétrer sur la place bordée de palmiers, disparaît derrière un tramway en train de déverser ses passagers, puis réapparaît.La vision d’une...
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