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Culture - Exposition

Samir Khaddaje, peindre l'effondrement du monde

Dans « Le monde tombe », présentée par la galerie Difaf, l’artiste expressionniste libanais transforme l’espace d’une ancienne maison de Mar Mikhaël en une puissante allégorie de notre époque.

Samir Khaddaje, peindre l'effondrement du monde

« Le monde tombe » de Samir Khaddaje : une installation in situ, pensée en étroite résonance avec la mémoire des lieux. Photo ZZ/ L'Orient-Le Jour

Comment peindre un monde qui s’effondre ? Comment exprimer le sentiment qu’il est en train de devenir une tombe collective ? Dès les premiers pas dans l’exposition « Le monde tombe », de Samir Khaddaje, présentée par la galerie Difaf*, à Beyrouth, le visiteur est happé par l’univers profondément désenchanté de l'artiste, dont le pinceau tumultueux et la sensibilité à vif font surgir, toile après toile, la vision d’un monde qui s’anéantit.

Et pour cause, les œuvres que ce peintre expressionniste libanais déploie sur les cimaises de la galerie (logée dans une ancienne bâtisse rose du quartier de Mar Mikhaël), ainsi que dans les pièces nues d’une maison abandonnée attenante, composent les fragments d’un même paysage intérieur : tourmenté et hanté par l’apocalyptique fracture civilisationnelle autant que par la mémoire de la guerre du Liban.

Une vue d'un coin de l'exposition "Le monde tombe" de Samir Khaddaje. Photo ZZ/ L'OLJ
Une vue d'un coin de l'exposition "Le monde tombe" de Samir Khaddaje. Photo ZZ/ L'OLJ

Peuplées de monstres, de personnages grotesques, de faciès convulsifs, de figures hybrides, parfois même anthropo-architecturales (à l’instar d’un immeuble effondré qui par certains aspects évoque une inquiétante figure masquée), ses toiles hurlent l’état d’un monde contemporain disloqué, abandonné à la violence, au chaos et à la chute infernale. Peintures métaphoriques sur le thème du Loup et l’Agneau, figurant des édifices à tête de monstres, ou tondi (toiles rondes issues de la Renaissance) reproduisant des tourbillons de visages hallucinés et distordus : certaines convoquent même, par touches discrètes, les visions dantesques et oniriques de Bosch et de Bruegel.


Mythe biblique et symbolique de la désagrégation

Ce nouveau corpus d’œuvres s’inscrit dans le prolongement de Babel, un livre conçu par Samir Khaddaje en 2025 et dévoilé lors de sa précédente exposition, « Fragmentation ». Nourri par le célèbre mythe de la tour de Babel, ce projet explorait les notions de chute, de destruction et de chaos, tout en interrogeant les aspirations démesurées de l’humanité.

Reprenant des pages de son livre dans « Le monde tombe », l'artiste les a arrachées, reproduites et dispersées sur les murs et les sols de l’espace d’exposition, dans une scénographie délibérément chaotique qui fait écho à la symbolique de la confusion et de la désagrégation associée au récit biblique.

Une œuvre de Khaddaje de l'exposition "Le monde tombe" où peinture, dessin, écriture se conjuguent. Photo ZZ/ L'OLJ
Une œuvre de Khaddaje de l'exposition "Le monde tombe" où peinture, dessin, écriture se conjuguent. Photo ZZ/ L'OLJ

Glissées parmi sa nouvelle cuvée de peintures, collages et dessins – réalisée sur place au cours d’une résidence de deux semaines – elles dialoguent également avec des œuvres antérieures de l’artiste. Dont certaines, datant des premières années de la guerre civile, représentent des scènes d’exil et de destruction d’une actualité confondante.

Une des peintures exposées datant des premières décennies de la guerre civile. Photo ZZ/ L'OLJ
Une des peintures exposées datant des premières décennies de la guerre civile. Photo ZZ/ L'OLJ


Et puis, il y a les artistes, professionnels ou débutants, que Samir Khaddaje a invités à intervenir dans cette exposition. Leurs propositions, qu’il s’agisse de dessins ou de projections, se mêlent à ses œuvres pour composer une Babel symbolique : une constellation de regards et d’approches qui trouve son unité dans le langage universel de l’art. Un ensemble que relient, d’ailleurs, à la manière d’un fil conducteur, des fragments textuels rédigés en arabe et en français directement sur les murs des différentes salles. Parmi eux figurent la phrase qui ouvre le récit babélien de la Genèse : « Les hommes se réunirent et décidèrent de construire une tour qui s’élèverait jusqu’au ciel, puis… », ainsi que la formule « Le monde tombe » et le mot « fragmentation », répétés à plusieurs reprises comme de sombres leitmotivs.

Un Tondo de l'exposition "Le monde tombe" de Samir Khaddaje à la galerie Difaf. Photo ZZ/ L'OLJ
Un Tondo de l'exposition "Le monde tombe" de Samir Khaddaje à la galerie Difaf. Photo ZZ/ L'OLJ


Une peinture qui ébranle

Passée la première réaction de surprise, le visiteur se laisse peu à peu happer, au fil de sa déambulation, par cet accrochage de toiles sans cadre, collées à même les murs, qui prend la forme d'une installation in situ, pensée en étroite résonance avec la mémoire des lieux. D’où l’impact sensoriel, indéfinissable et difficilement descriptible que laisse cette immersion artistique dans cet appartement vétuste, aux murs écaillés, traversé par un souffle paradoxal où cohabitent la douceur des strates d’avant-guerre et les stigmates de la violence, de l’abandon et de la déchéance.

Il faut s’y rendre pour saisir la puissante charge émotionnelle que dégage la vision dystopique de Samir Khaddaje. Pour découvrir, en y jetant un regard attentif, sous les touches denses et impétueuses, les figures des loups et des démons de notre époque, et ressentir toute la fureur de l’artiste face à l’effritement de notre humanité.

Vous l’aurez compris : chez Khaddaje, la peinture ne cherche ni à séduire ni à rassurer, mais à ébranler. Amateurs de toiles esthétisantes, passez votre chemin.


*Galerie Difaf, Mar Mikhaël, Beyrouth, imm. Jacaranda. Jusqu’au 27 juillet, de 11h à 21h. Tél : 78 711 433



Un artiste marqué par la guerre
Samir Khaddaje devant une de ses toiles. Photo Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Difaf
Samir Khaddaje devant une de ses toiles. Photo Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Difaf
Figure majeure de l'expressionnisme libanais, Samir Khaddaje, né en 1939 au Liban et installé depuis plusieurs décennies en France, développe une œuvre où peinture, dessin, écriture et installation se conjuguent pour sonder les fractures du monde contemporain. Marquée par l'expérience de la guerre civile libanaise, sa pratique explore les thèmes de la mémoire, de l'exil, de la fragmentation et de l'effondrement, faisant de chaque exposition un espace de résonance où les ruines du passé dialoguent avec les bouleversements du présent.


Difaf et les artistes invités
Basée à Beyrouth et au Caire, Difaf conçoit des expositions d'œuvres originales tout en éditant des tirages d'art en série limitée et des publications réalisés en étroite collaboration avec les artistes. Fidèle à son nom – difaf (« rives » en arabe) –, la galerie fait dialoguer les scènes artistiques des deux villes, unies par une histoire culturelle commune.
Pour « Le monde tombe » de Samir Khaddaje, l'artiste et la galerie Difaf, située à Mar Mikhael, ont invité dix artistes libanais, syriens et égyptiens à intervenir dans l'exposition. Il s'agit de Ali Faour, Karima Gelany, Lynne Jaber, Mahmoud Korek, Alaa Mansour, Hussein Nakhal, Fady Salloum, Antoine Sfeir, Karma Tohmé et Rebecca Wakim.


Comment peindre un monde qui s’effondre ? Comment exprimer le sentiment qu’il est en train de devenir une tombe collective ? Dès les premiers pas dans l’exposition « Le monde tombe », de Samir Khaddaje, présentée par la galerie Difaf*, à Beyrouth, le visiteur est happé par l’univers profondément désenchanté de l'artiste, dont le pinceau tumultueux et la sensibilité à vif font surgir, toile après toile, la vision d’un monde qui s’anéantit.Et pour cause, les œuvres que ce peintre expressionniste libanais déploie sur les cimaises de la galerie (logée dans une ancienne bâtisse rose du quartier de Mar Mikhaël), ainsi que dans les pièces nues d’une maison abandonnée attenante, composent les fragments d’un même paysage intérieur : tourmenté et hanté par l’apocalyptique fracture civilisationnelle...
commentaires (1)

Samir Khaddaje a tout vu avant tout le monde…avec une sensibilité, une force, une solitude et un courage inouïs. Une immense intelligence muette. Quand il parle il faut tendre l’oreille et ne rien perdre. Avec quelques mots à peine audibles il tient tête au potin du monde. Je lui dois un monde.

Eddé Dominique 4037

21 h 58, le 10 juillet 2026

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Commentaires (1)

  • Samir Khaddaje a tout vu avant tout le monde…avec une sensibilité, une force, une solitude et un courage inouïs. Une immense intelligence muette. Quand il parle il faut tendre l’oreille et ne rien perdre. Avec quelques mots à peine audibles il tient tête au potin du monde. Je lui dois un monde.

    Eddé Dominique 4037

    21 h 58, le 10 juillet 2026

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