La Guerre des mots : Trump, Poutine et l’Europe de Barbara Cassin, Flammarion, 2025, 176 p.
«Les mots sont très importants et peuvent avoir des conséquences inattendues. » L’énoncé est certes vrai, mais sa banalité confine à l’inanité. Or, sachant qu’il s’agit d’une citation de Donald Trump, la phrase se charge soudain de sens et apparaît comme un lapsus idéologique, à la fois très ironique et très précis. Car Trump est à la fois un menteur invétéré, lançant les mots à tort et à travers, et un homme convaincu du caractère quasi magique du langage, persuadé de pouvoir faire advenir ce qu’il dit simplement parce qu’il le dit.
Il en va de même pour Vladimir Poutine. Dans La Guerre des mots : Trump, Poutine et l’Europe, la philosophe, philologue et académicienne Barbara Cassin analyse comment ces deux dirigeants manipulent les mots pour en faire une redoutable arme politique. Chacun des deux invente une novlangue. Ils croient en la puissance du langage et pensent qu’en supprimant les mots, ils pourraient faire disparaître les choses.
Trump interdit purement et simplement l’usage de certains mots. À titre d’exemple, Barbara Cassin reproduit une liste de 200 mots et acronymes devant être évités dans les documents gouvernementaux américains. L’objectif affiché est de combattre l’idéologie woke, mais, comme elle le souligne, « la liste (…) est d’autant plus folle qu’elle est faite de mots courants, dont nous nous servons tous pour communiquer et pour dire le monde ». En effet, aux côtés de mots tels que « antiracisme » ou « intersectionnalité », on y trouve des termes aussi ordinaires que « femme » ou « personne âgée ». Trump a dû revenir sur l’interdiction de certains termes, tant l’entreprise relevait de l’absurde.
Quant à Poutine, il remplace « guerre » par « opération militaire spéciale ». En Russie, depuis mars 2022, qualifier de « guerre » l’invasion de l’Ukraine expose le locuteur à une peine pouvant atteindre quinze ans de prison. De manière similaire, le président russe s’emploie à effacer symboliquement l’existence de son principal opposant, Alexeï Navalny, devenu prisonnier politique et décédé en 2024 : au lieu de prononcer son nom, il dit « cette personne », « ce personnage », « ce monsieur ».
Une novlangue ne se limite pas à supprimer des mots : elle réinvente la réalité. Ainsi, Trump rebaptise le golfe du Mexique « golfe d’Amérique » et affirme que « les Mexicains sont des violeurs », tandis que Poutine décrit les Ukrainiens comme des « nazis » et qualifie l’invasion de l’Ukraine de « dénazification ».
Selon Barbara Cassin, si les deux dirigeants partagent la conviction que le langage peut remodeler la réalité, ils l’emploient de manières très différentes. Trump manie un vocabulaire si restreint et une grammaire si rudimentaire que beaucoup rapprochent son niveau linguistique de celui d’un adolescent de douze ans. En revanche, Poutine, que l’autrice compare à un sociolinguiste, s’adresse tour à tour à chacune des couches de sa population en utilisant plusieurs registres de langue. Le registre le plus inquiétant, souvent imperceptible pour les non-russophiles, est le « mat », un argot des bas-fonds par lequel le président russe s’adresse à la mafia de son pays en lui disant : je suis des vôtres.
Mais Trump et Poutine provoquent une sidération similaire chez leurs adversaires, tant par leurs paroles outrancières que par le fait que celles-ci se transforment assez souvent en actes. « Ils disent ce qu’ils vont faire et voilà qu’ils font en effet ce qu’ils ont dit ! (…) Nous, on pense qu’ils le disent mais que comme d’habitude, ce sont là paroles paroles paroles, démagogie, vantardise, menaces et chantages, mais pendant ce temps, ils le font, et on n’y croit toujours pas, on reste incrédule. »
Un autre point commun, crucial : pour tous deux, l’ennemi, c’est l’Europe. Selon Trump, elle aurait arnaqué les États-Unis ; selon Poutine, elle aurait dépouillé la Russie. Cette détestation est bien réelle, mais l’explication qu’en donne Barbara Cassin est contestable : « On pense que c’est pour des raisons géopolitiques ou économiques, mais les raisons sont d’abord culturelles. La culture de l’Europe d’aujourd’hui, qui forme un continuum avec l’Europe d’hier, est ce qui résiste au voyoutisme illibéral Trump-Poutine. L’Europe est un espace de résistance. »
Cette thèse est peu convaincante, car l’Europe est loin d’être exempte de ce voyoutisme illibéral : elle en constitue même l’un des berceaux – que l’on songe seulement à Berlusconi, pionnier de l’actuelle vague de populisme – et ne cesse de produire des sosies de Trump et de Poutine, qu’ils parviennent ou non à accéder au pouvoir.
Quant au remède avancé par l’autrice – résister par la culture à cette manipulation langagière –, il reste largement incantatoire et ne débouche sur aucune proposition concrète. Souvent, ceux qui diagnostiquent un mal – parfois avec une acuité remarquable, comme c’est le cas de Barbara Cassin dans ce livre – se sentent, par une sorte de réflexe, tenus d’y adjoindre aussitôt un remède, quel qu’il soit. Or, nommer et décrire le mal avec justesse, en en dévoilant les mécanismes, constitue déjà un geste précieux : c’est, pour ainsi dire, la moitié du remède. Et il n’y a rien de blâmable à ne pas proposer de solution lorsqu’elle demeure introuvable.