Dans sa guerre contre le Hezbollah, Israël semble préparer au Sud libanais un avenir à sa manière : vide de tout, déserté de ses habitants et finalement propice à l’implantation de ce complexe industriel dont rêve l’État hébreu en lieu et place des villages et des champs qu’il n’est pas près de restituer à leurs propriétaires. Le coup le plus troublant cette semaine aura été l’arrosage aérien inopiné de ces espaces nourriciers avec du glyphosate. Ce désherbant reconnu cancérogène, impliqué dans des cas de lymphomes et cancers du poumon, interdit dans de nombreux pays, en tête desquels le Vietnam, est destiné à la destruction des « mauvaises herbes », quelle que soit la métaphore derrière cette dénomination. Pourquoi le Vietnam ? À cause du sinistrement célèbre « agent orange », défoliant militaire contenant de hautes concentrations de dioxine, avec lequel l’armée de l’air américaine avait détruit les jungles vietnamiennes pour empêcher les rebelles de s’y cacher. Un herbicide chimique n’est pas supposé être utilisé comme arme de guerre, et l’armée israélienne, dans ce cadre, n’a certainement pas envoyé ses aéronefs dans le ciel du Sud pour aider les agriculteurs à arracher leurs mauvaises herbes avant les semailles du printemps. Génocide à Gaza, géocide au Liban, une seule lettre sépare deux crimes, l’un contre l’humanité, l’autre contre la terre. Là où passera Israël, l’herbe ne repoussera pas. Tel est le message des néo-Huns qui nous servent de voisins. On dira qu’ils ont eu la délicatesse d’informer la Finul de s’éloigner de la zone pour une durée de 9 heures. Mais les civils, les petits animaux, les pollinisateurs ? Attila ne fait pas dans le détail.
Au même moment, panique mondiale autour de la révélation de millions de données liées au dossier Epstein. Le prédateur sexuel mort en détention en 2019 avait impliqué dans son réseau de prostitution de mineurs ceux qu’on appelle encore les « grands » de ce monde. Pas un État qui ne soit en ce moment aux aguets, attendant des révélations sur l’une ou l’autre personnalité influente qui aurait cédé de près ou de loin aux sirènes du luxe et de la luxure déployées par celui qui se définissait lui-même – non sans fierté – comme un démon. Mais l’île aux enfants et le réseau de prostitution du milliardaire américain ami des Clinton et de Donald Trump n’est à ce stade qu’un écran de fumée qui masque, en sus, de vastes opérations d’influence, de ventes d’armes, transferts massifs d’argent et de biens, stratégies maléfiques dont certaines sont en cours de développement. On se croirait dans une de ces bandes dessinées manichéennes des années 1960, où systématiquement un héros avait pour mission de liquider une créature maléfique rêvant de détruire le monde pour se l’approprier, toujours cachée dans un lieu aussi magnifique qu’inaccessible, toujours masquée derrière une identité banale ou un nom sans visage. Qui l’eût cru ? Ces personnages ne sont finalement pas fictifs, mais les super-héros manquent à l’appel.
Des super-héros, nous en connaissons au Liban un bon nombre dont ce mal diffus est venu à bout. Cela faisait longtemps que ce pays où la force se moque de la justice offrait au monde son petit miroir, mais le monde ne le voyait pas. La loi du plus fort est désormais la règle, et nous commémorons (déjà !) les cinq ans de la disparition de Lokman Slim, sans que jamais justice ait été rendue, sans que nul commanditaire ou assassin n’ait été inquiété. Journaliste, mais aussi historien, archiviste, sociologue, en un mot humaniste, Lokman Slim représentait tout ce que l’obscurantisme ne saurait voir ni entendre. Il disait la vérité. Il a dénoncé l’implication du Hezbollah et du régime Assad dans la monstrueuse explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. Les deux parties suspectées étaient alors au plus fort de leur rage, se sentant perdre du terrain. Elles se sont dépêchées de le faire taire, comme si par sa seule parole il avait été capable de hâter leur fin. Le train poussif de la justice libanaise semble aujourd’hui se remettre en marche. La vapeur ne fait pas encore la locomotive, mais on a bon espoir. En attendant, les IA s’organisent en sociétés, parlent de leurs « humains » comme d’autres de leurs secrétaires sur des plateformes comme Moltbook où les enfants du bon Dieu n’ont accès qu’en tant que spectateurs. Leur céderons-nous un jour les commandes ? Seront-elles – dépourvues de désir et d’ambition – moins cruelles que ceux qui furent un jour leurs maîtres ?


Excellent article, comme d’habitude. Votre intelligence et votre talent nous aident à supporter un peu le poids de ce monde.
11 h 06, le 07 février 2026