Il faut imaginer Rabié ou Yarzé, à l’aune du Grand Beyrouth. De grandes maisons patriciennes avec des vérandas donnant sur la mer, entourées de jardins et de verdure à perte de vue. Kobbet an-Nasr, ou Kobbé, était ainsi. Ce quartier situé sur une colline surplombant la ville de Tripoli-Liban fut au départ un lieu de villégiature pour les riches habitants de la capitale du Nord. Désertée par ses résidents initiaux, en raison de la crise de 1958 et de la guerre de 1975 dont a résulté une présence milicienne de plus en plus dangereuse, la colline s’est ensuite considérablement étendue, repeuplée par les habitants de Dennieh et du Akkar qui y ont afflué. Le passé élégant de la colline où, désormais, des palais fantômes côtoient des immeubles sans architecture, a profité à cet exode rural, d’autant que toutes les branches de l’Université libanaise y sont présentes. Dans cette région, la précarité le dispute à un taux d’alphabétisation paradoxalement élevé.
Nul n’a mieux illustré les aléas de la vie à Kobbé que l’écrivain Jabbour Douaihy dans Le Quartier américain, son roman paru en 2014. Ce nom du passé colle à la zone la plus pauvre de Kobbé à cause de la présence, au milieu du XXe siècle, d’un collège évangélique pour garçons qui y avait invité la diversité religieuse et sociale et formé des élites qui constitueraient plus tard une classe moyenne florissante. Nul lieu autant que Kobbé se serait prêté à la trame de ce roman social où s’entrechoquent et se combattent et cohabitent tous les contraires avec, en toile de fond, une misère commune où se côtoient taudis et palais abandonnés. Du haut de la colline, l’eau de pluie et les égouts se déversent d’un même élan vengeur, minant les fondations, envahissant les intérieurs d’humidité et de moisissures, dégageant parfois d’insoutenables puanteurs. Les enfants jouent malgré tout sur les interminables marches qui desservent la colline de haut en bas, de bas en haut. Ils jouent à déjouer la misère ordinaire des adultes. Si ordinaire qu’elle en est une norme. Et si le taux d’instruction y est égal au taux de chômage, c’est que rien n’a jamais été fait pour soutenir cette ville dont on dit souvent que les « princes », soit les édiles, sont des milliardaires. Car Tripoli, c’est aussi l’un des plus grands ports du Liban, favorisant le commerce mais aussi le trafic, déversant dans les marchés tous les invendus de la Chine et des surplus en tous genres, invitant au voyage des habitants qui tous rêvent de franchir l’horizon narquois de la mer, tant leur ville est parfois difficile à vivre. Celle qu’on appelait « al-Fayha », la parfumée, grâce à ses vastes champs d’orangers, se transforme en cloaque. Les moyens les plus élémentaires manquent à ceux qui vivent en particulier dans la « zone » de Kobbé. Il est incongru de leur demander de réparer leurs habitations dans les règles de l’art quand ils trouvent à peine de quoi manger.
À défaut de mécénat, c’est le mercenariat qui y prend ses droits, séduisant des jeunes bercés par la tentation de la mort et qui préfèrent mourir en héros, comme le leur proposent les prédicateurs extrémistes, plutôt qu’en mendiants. La deuxième grande ville du Liban est devenue une ville de la marge où l’on organise de temps en temps quelque festival pour tenter d’en changer l’image. Elle n’en demeure pas moins une ville laissée pour compte où une jeunesse amère se détourne du pouvoir central qui n’a jamais pris la peine de se pencher sur sa détresse. L’effondrement d’un énième immeuble à Kobbé le 23 janvier n’est qu’un symptôme de cet abandon. Et la mort d’une jeune infirmière sous les décombres après les vains efforts des secouristes, cinq jours durant, pour la retrouver, est d’autant plus un crève-cœur que c’est son petit chat, posté au-dessus des gravats sous lesquels elle avait abandonné la lutte, qui tentait avec ses propres signes d’indiquer sa position. Déréliction. Tripoli, Liban.


C’est ma véranda à Rabieh avec une vue imprenable sur la mer
14 h 36, le 30 janvier 2026