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Un Moyen-Orient à bout de force


Nous vivons dans une région où la plupart des acteurs ne comprennent que le langage de la force et où, dans le même temps, la force ne résout rien. Elle est à la fois indispensable et presque inutile. Tout le monde y a recours pour ne plus avoir à le faire, sans que personne ne soit jamais en mesure de s’en passer. Ce paradoxe est à l’origine d’une partie de notre malheur. Il nous met dans une impasse à la fois morale et politique. Sans la force, les Kurdes ne se seraient pas retirés des territoires à majorité arabe dans l’Est syrien. Sans la force, le régime iranien ne cédera rien, ni sur le nucléaire, ni sur les balistiques, ni sur ses milices régionales. Sans la force, le Hezbollah ne rendra jamais ses armes. Sans la force, Israël ne fera pas la moindre concession à la partie palestinienne. Et l’on pourrait encore citer de nombreux exemples.

Et pourtant, nul besoin d’être Kissinger pour réaliser que la force n’a presque jamais rien réglé dans la région. Elle n’a pas réduit au silence la cause palestinienne, pas plus qu’elle n’a réussi à tuer la révolution syrienne ou les velléités indépendantistes des Kurdes. Elle n’a pas apporté la démocratie en Irak et en Libye et ne suffira probablement pas à elle seule à enterrer l’islamisme chiite, pas plus qu’elle n’est parvenue à le faire avec son pendant sunnite.

Voilà plus d’un siècle que le Moyen-Orient se décompose et se recompose en fonction des rapports de force du moment entre les puissances régionales et de l’interventionnisme des acteurs externes, sans que la région n’ait presque jamais connu un moment de stabilité.

Comment dépasser cette équation impossible ? En construisant des ordres locaux, nationaux et régionaux fondés sur un minimum d’équilibre et de justice, à l’instar de ce qu’ont fait les Européens par le passé chez eux et entre eux. Facile à dire sur le papier, mais comment y parvient-on concrètement quand l’autre est systématiquement perçu comme une menace existentielle et que chaque combat est présenté comme une affaire de vie et de mort pour celui qui le livre ?

L’approche diplomatique est bien intentionnée, mais elle s’avère le plus souvent inefficace. Pire encore, elle fait le jeu du plus fort au détriment des plus faibles : d’Israël vis-à-vis des Palestiniens, du régime iranien vis-à-vis du reste de la région, ou encore du Hezbollah vis-à-vis du reste des Libanais. Au mieux, les plus forts utilisent les négociations pour gagner du temps et améliorer leur image auprès de leurs interlocuteurs occidentaux. Au pire, ils estiment que le simple fait de négocier avec l’autre partie est une injure et subordonnent ces négociations à des conditions impossibles à réaliser pour l’adversaire.

Si Donald Trump jouit d’une certaine popularité dans la région, c’est parce qu’il parle à la plupart des acteurs, à l’exception d’Israël, avec le seul langage qu’ils comprennent. C’est parce que nous savons, par expérience, que s’il renonce à intervenir en Iran, le régime, qui semble a minima avoir tué des milliers de personnes en quelques jours, n’hésitera pas à massacrer sa population pour survivre, comme il a aidé Bachar el-Assad à le faire il n’y a pas si longtemps que cela. C’est parce que nous savons que des milices ou régimes qui ne se sont construits que sur la force ne peuvent être détruits sans avoir recours à celle-ci. Cela n’a rien de réjouissant, mais sans la dernière guerre israélienne et sans l’assassinat de Hassan Nasrallah, le Hezbollah dominerait encore le Liban.

Nous nous retrouvons donc à espérer une intervention militaire dont on sait qu’elle sera non seulement illégale, mais qui a en plus de grandes chances de ne pas aboutir à la situation espérée par les Iraniens. Nous savons que le régime ne tombera pas sans intervention massive et, en même temps, qu’une telle intervention risque fort d’entraîner le chaos en Iran et dans la région, sans parler de ses effets à plus long terme sur ce que l’on avait coutume d’appeler l’ordre international. Mais c’est aussi parce que cet ordre en question a profondément échoué dans notre région que nous nous retrouvons dans une telle situation. C’est parce que l’espoir est interdit que nous nous enfermons dans une vision court-termiste. C’est parce que les conditions de la paix sont utopiques que nous nous retrouvons à exalter ce que, par ailleurs, nous déplorons.

« L’impuissance de la puissance », pour reprendre l’expression de Bertrand Badie, est manifeste dans notre région depuis plusieurs décennies. Mais malheureusement, « l’impuissance de l’impuissance » y est encore plus marquée.

Nous vivons dans une région où la plupart des acteurs ne comprennent que le langage de la force et où, dans le même temps, la force ne résout rien. Elle est à la fois indispensable et presque inutile. Tout le monde y a recours pour ne plus avoir à le faire, sans que personne ne soit jamais en mesure de s’en passer. Ce paradoxe est à l’origine d’une partie de notre malheur. Il nous met dans une impasse à la fois morale et politique. Sans la force, les Kurdes ne se seraient pas retirés des territoires à majorité arabe dans l’Est syrien. Sans la force, le régime iranien ne cédera rien, ni sur le nucléaire, ni sur les balistiques, ni sur ses milices régionales. Sans la force, le Hezbollah ne rendra jamais ses armes. Sans la force, Israël ne fera pas la moindre concession à la partie palestinienne. Et l’on pourrait...
commentaires (8)

Bravo pour cette analyse ! Mais on est loin de l’état d’esprit des européens pour une coalition analogue. Certain sont encore au moyen âge, fesant de la religion et du martyr le but ultime de leur vie. Peut être encore dans 1000 ans, à moins que le régime des mollah tombe avant !

Aboumatta

16 h 22, le 30 janvier 2026

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Commentaires (8)

  • Bravo pour cette analyse ! Mais on est loin de l’état d’esprit des européens pour une coalition analogue. Certain sont encore au moyen âge, fesant de la religion et du martyr le but ultime de leur vie. Peut être encore dans 1000 ans, à moins que le régime des mollah tombe avant !

    Aboumatta

    16 h 22, le 30 janvier 2026

  • ""L’impuissance de la puissance"", ou pour reprendre l’expression d’un chef de guerre libano-phalangiste connu pour ses virelangues, "ya chabeb, la force du Liban est dans sa faiblesse". En vérité, les z’Arabes, surtout les Libanais parmi eux, se sont pris pour des bœufs alors qu’ils n’étaient que des grenouilles. Le grand crime, c’est de ne pas avoir les moyens de ses ambitions, et de se contenter par "on a essayé". L’expression de Badie que vous avez choisi ne veut rien dire. Samrani, on ne vous reconnait plus par ces analyses. Secouez-vous, ou plutôt chedd halak. Vous pouvez mieux.

    nabil

    23 h 05, le 26 janvier 2026

  • Par contre, si la Palestine, l’Égypte, la Jordanie et le Liban possédaient la force que vous évoquez, ils n’auraient perdu de grandes parties de leur territoire. Avoir la force de se défendre et de protéger son pays contre les prédateurs est légitime, voire indispensable.

    Hitti arlette

    14 h 14, le 26 janvier 2026

  • beaucoup decrient LA RAISON DU PLUS FORT... y a t il jamais dans l'histoire des hommes une renaissance democratique, une fin de misere, une fin de tyrannie sans qu'une guerre quelconque n'ait pousse a aboutir a qq chose de mieux ? NON.

    L’acidulé

    14 h 11, le 26 janvier 2026

  • Cela signifie-t-il que, quoi qu'il arrive, une intervention américaine ferme en Iran vaut mieux que rien ?

    Gerta

    12 h 18, le 26 janvier 2026

  • Il n’y a pas que dans la région où la loi de la force régit. Il n’y a qu’à regarder ce qui se passe aux États Unis, berceau de la liberté et de la démocratie. Le problème n’est pas celui qui utilise la force pour régner mais celle de ceux qui le laissent faire jusqu’au point de non retour. Aucun tyran n’a pu résister une fois une force déterminée en face de lui pour lui montrer que tout n’est pas permis et qu’il y a des limites et des règles à respecter. On devient fort grâce à la faiblesse de nos adversaires, qui on savait forts, mais ne font rien pour nous en empêcher dès le premier écart.

    Sissi zayyat

    10 h 55, le 26 janvier 2026

  • Un Moyen Orient Abrahamise, et un monde Soumis a LA LOI DE LA JUNGLE ! Chacun cherche la Justice de SOLOMON mais tombe sur L,ARBITRAIRE de l,Anti-Solomon qui pretend que sa BOITE est la seule LOI qui regira le monde.

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    09 h 53, le 26 janvier 2026

  • Au risque d’être cynique, la force a parfois porté ses « fruits ». Par elle, Israël a survécu et bien plus, la chine de Mao s’est imposée, les Russes grignotent leurs voisins, et les EU dirigent le monde. On pourrait dire que les grands décideurs ont limité l’usage de la force justement pour ne pas résoudre certains problèmes. Le découpage des frontières de la région par les colonialistes d’antan en est l’exemple ! Ils ont sciemment laissé des foyers de discorde un peu partout. Si la guerre ne résout rien, c’est parce qu’elle continue à être le gagne-pain des gros marchands d’armes.

    NG

    05 h 53, le 26 janvier 2026

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