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Nos lecteurs ont la parole

Accord de Taëf : la feuille de route

« Ali Larijani était assis ici, à votre place. Dans cette salle précisément, il a entendu de ma part des paroles très dures, et il paraissait extrêmement tendu. Je lui ai dit : les chiites du Liban relèvent de ma responsabilité, pas de la vôtre. De telles positions – et d’autres encore plus fermes – l’ont poussé à contenir sa nervosité au point que ses jambes en tremblaient. Il a quitté le palais crispé, puis est revenu demander un rendez-vous que je ne lui ai pas accordé. »

C’est ce que le président de la République a déclaré devant une délégation de l’initiative « Nahwa el-inqaz (Vers le sauvetage) ». De belles paroles, certes, mais sont-elles réalistes ?

La réalité est que l’Iran dirige le Hezbollah, et qu’aucune remise des armes n’est possible sans son accord. Et si l’armée dispose d’une certaine capacité de pression, elle ne peut pas désarmer le parti sans son accord.

C’est pourquoi il est indispensable d’ouvrir un dialogue avec l’Iran – en coordination avec le Hezbollah – dans l’espoir que Téhéran comprenne que la mission des armes est arrivée à son terme, et que l’intérêt du camp qu’elle soutient au Liban exige de passer à une nouvelle phase, en partenariat avec les autres Libanais.

Mais comment convaincre l’Iran – et le Hezbollah – de cela ?

L’accord de Taëf peut constituer la feuille de route la plus adaptée à ce processus, puisqu’il s’agit d’un accord déjà approuvé par toutes les forces politiques libanaises, et qui a servi de base à la révision de la Constitution.

Appliquer Taëf signifie : appliquer l’article 22 de la Constitution qui prévoit des élections législatives sur une base non confessionnelle, ainsi que la création d’un Sénat « où seraient représentées toutes les familles spirituelles. Ses attributions seront limitées aux questions nationales d’intérêt majeur ». Taëf prévoit également que le mohafazat devienne la circonscription électorale.

Les élections nationales hors du cadre confessionnel représentent la première étape pour sortir du carcan du confessionnalisme politique, tandis que les circonscriptions à l’échelle du mohafazat – où les communautés sont mixtes – permettent une compétition entre listes diversifiées, donc des alliances intercommunautaires.

De plus, des élections non confessionnelles conduiraient à une représentation plus large des musulmans en général, et des chiites en particulier, étant donné que le vote au Liban reste fortement influencé par l’appartenance confessionnelle. Cela constitue un facteur d’apaisement pour les citoyens chiites qui voient dans le Hezbollah une garantie de leur place et leur rôle dans le pays.

Quant au Sénat, dont la représentation doit être paritaire entre chrétiens et musulmans, il offrirait une garantie aux minorités – en particulier aux chrétiens – puisqu’aucun amendement constitutionnel, aucun traité international ni aucune décision fondamentale ne pourraient être adoptés sans son approbation.

Deuxièmement, cela signifie appliquer l’article 95 de la Constitution qui prévoit la création d’un Comité national pour l’abolition du confessionnalisme politique présidé par le président de la République. Le champ d’action de ce Comité peut être large et inclure des sujets essentiels tels que le code civil du statut personnel dont l’adoption permettrait d’avancer sur le chemin de la laïcité.

Troisièmement, adopter une loi sur la décentralisation administrative élargie comme prévu par Taëf, tout en laissant la question de la décentralisation financière ouverte au débat. La décentralisation représente un facteur d’apaisement pour les minorités, notamment chrétiennes, qui craignent une réduction de leur rôle dans l’administration et les institutions.

Quatrièmement, l’exclusivité des armes aux mains de l’État est une clause fondamentale, sans laquelle les points précédents ne peuvent être appliqués. Nombreux, en particulier dans l’environnement chrétien, sont ceux qui redoutent l’application de l’article 22, par crainte d’un affaiblissement de leur rôle politique. Mais le chemin vers le progrès n’est-il pas toujours accompagné d’une certaine prise de risque ? Et quelles sont les alternatives ?

Première alternative, maintenir la situation actuelle : c’est une option vouée à l’échec tant la situation du pays est dégradée à tous les niveaux. Je ne crois pas qu’il y ait une partie sérieuse qui la défende.

Deuxième alternative, le fédéralisme qui est devenue une option « à la mode » en cette période d’effondrement aux niveaux politique et économique, mais un examen attentif révèle des obstacles majeurs.

– Il n’existe pas d’enquêtes fiables sur le soutien au fédéralisme, mais les indicateurs montrent que ses partisans sont majoritairement chrétiens. Certains ont même tracé des cartes de futurs « cantons chrétiens » sur plus de la moitié du territoire libanais. Ce projet créerait une fracture confessionnelle. Si un débat national devait voir le jour, il durerait longtemps, laissant le Liban dans sa situation catastrophique sans garantie de solution, et pourrait dégénérer en tensions politiques ou sécuritaires.

– Dans un système fédéral, les politiques de défense, de relations extérieures et les finances restent du ressort de l’État central. N’est-ce pas paradoxal ? Les divergences entre Libanais depuis l’indépendance ont précisément porté sur la politique étrangère et la politique de défense. Comment le fédéralisme résout-il ces problèmes ? Certains répondent par la neutralité. Mais le pacte national de 1943 évoquait déjà la neutralité avec le slogan « Ni Orient ni Occident », et chacun sait comment les responsables libanais se sont comportés entre l’adhésion au pacte de Bagdad pour les uns et le suivisme de Nasser pour les autres.

– La réussite d’un système fédéral nécessite un État central fort, capable de déléguer certaines compétences. Ce n’est pas le cas du Liban, où l’État est faible depuis sa création. La présence de cantons confessionnels forts affaiblirait encore davantage le centre et mènerait au chaos.

– Une fédération confessionnelle pourrait produire une classe politique extrémiste sur le plan religieux dans chaque canton, exacerbant les tensions intercommunautaires et menaçant la stabilité du centre.

Troisième alternative, la partition que rares osent évoquer, et pour une raison évidente : l’imbrication démographique confessionnelle. Il est extrêmement difficile de dessiner des frontières pour des mini-États. Les frontières d’un État chrétien seraient peut-être les plus faciles à tracer, tandis que d’autres deviendraient des « bantoustans » isolés les uns des autres. Ce projet ne trouverait aucun soutien auprès de la majorité des communautés, et son adoption pourrait mener à une nouvelle guerre civile.

Pourquoi Taëf alors ? Ce qui distingue l’accord de Taëf, c’est qu’il a été approuvé par toutes les forces politiques en présence et qu’il est devenu partie intégrante de la Constitution. Il peut donc être mis en œuvre immédiatement. Il incarne également la croyance en la pluralité libanaise, qui constitue un rempart contre toutes les formes d’extrémisme.

Toute autre formule nécessiterait des mois de négociations à l’issue incertaine. Une fois l’accord de Taëf appliqué dans son intégralité, il sera toujours possible d’y apporter des aménagements afin d’en améliorer le fonctionnement. Aujourd’hui, les autorités exécutives – président de la République et gouvernement – doivent agir. Il ne faut plus procrastiner en espérant une solution venue de l’extérieur. Il est évident qu’aucune solution n’est possible sans coordination externe – en raison du lien organique entre le Hezbollah et l’Iran – mais l’État libanais doit se trouver au cœur du processus. Ainsi, le président de la République devrait former le Comité national pour l’abolition du confessionnalisme politique au plus tôt. Le gouvernement, en coordination avec le président et avec les pays alliés – au premier rang desquels l’Arabie saoudite – devrait ouvrir un dialogue avec l’Iran pour négocier la question des armes du Hezbollah, en coordination avec le parti lui-même.

Chargé de cours à l’Institut des sciences politiques à l’USJ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

« Ali Larijani était assis ici, à votre place. Dans cette salle précisément, il a entendu de ma part des paroles très dures, et il paraissait extrêmement tendu. Je lui ai dit : les chiites du Liban relèvent de ma responsabilité, pas de la vôtre. De telles positions – et d’autres encore plus fermes – l’ont poussé à contenir sa nervosité au point que ses jambes en tremblaient. Il a quitté le palais crispé, puis est revenu demander un rendez-vous que je ne lui ai pas accordé. »C’est ce que le président de la République a déclaré devant une délégation de l’initiative « Nahwa el-inqaz (Vers le sauvetage) ». De belles paroles, certes, mais sont-elles réalistes ?La réalité est que l’Iran dirige le Hezbollah, et qu’aucune remise des armes n’est possible sans son accord. Et si...
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