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Nos lecteurs ont la parole

Le despote et le démocrate


Le despote sévit sur terre depuis la nuit des temps : il pousse sous tous les climats comme du chiendent. Dès qu’un groupement humain se forme, celui-ci se donne un chef ou un chef s’impose à lui, par la force, la ruse, l’intrigue, la corruption. Le despote ne s’embarrasse pas de scrupules, son ambition prime tout : il ne résout pas les problèmes, il les supprime, quitte à supprimer des êtres humains. Il se moque des règles et des usages, il n’en fait qu’à sa tête tout en se caparaçonnant contre l’adversité par tous les moyens, fussent-ils abjects et méprisables. Son instinct lui sert de raison et celle-ci sert de justificatif à ses entreprises. Il n’a pas d’amis : c’est trop encombrant, il n’a que des comparses, il n’aime que le pouvoir qu’il veut affranchi de toute contrainte. Tout le reste, femmes, courtisans, or et vanités, sert à éblouir les benêts et les moutons. Le Minotaure ne met aucune limite à son appétit de pouvoir.

Le démocrate, lui, sait que son pouvoir est limité par les lois, les usages, les corps intermédiaires (magistrature indépendante, ordres professionnels, médias, syndicats…) ; il est aussi et surtout limité dans le temps, puisque l’alternance due aux élections tenues à des dates régulières oblige le démocrate à céder ce pouvoir. La démocratie est fondée sur l’esprit de reconnaissance : reconnaissance de l’adversaire, des contraintes des institutions, de son propre échec. Quand Churchill, héros incontesté de la guerre de 1939-1945, perd les élections législatives en 1945 alors qu’il négociait avec Truman et Staline à Postdam, au profit du travailliste Clement Attlee dont il disait : « Un taxi vide s’arrêta devant Downing Street, Clement Attlee en descendit », il céda le pouvoir sans autre forme de procès, alors qu’en janvier 2021, Donald Trump se démena (pressions sur un gouverneur pour tricher sur le compte des voix, procès perdus d’avance pour annuler les votes, occupation du Capitole par ses partisans avec mort d’hommes) pour faire déclarer l’élection présidentielle nulle et non avenue, malgré l’avis contraire de toutes les cours de justice sollicitées à cet effet. Entre Churchill et Trump, nous avons la différence entre un démocrate qui se plie naturellement aux règles du jeu et un politicien qui veut imposer ses caprices et soumettre les corps constitués de l’État à sa volonté : Churchill se fait violence pour respecter les règles et les usages alors que Trump fait violence aux autres sans vergogne pour s’accrocher coûte que coûte.

À la question posée par un journaliste quant au droit international et la capture du président vénézuélien Maduro (10/01/26), Trump a répondu qu’il agissait non en fonction du droit international mais suivant son « jugement moral » (my own morality), ce qui est contraire à la définition même de la démocratie : au gouvernement des hommes par des hommes, la démocratie substitue le gouvernement des hommes par des lois, disait en substance Tocqueville. Dans ce sens, Churchill a une très haute idée du Parlement qui a façonné le tissu institutionnel de l’Angleterre depuis la Magna Carta (1215) : « Le pouvoir et la juridiction du Parlement sont si transcendants et si absolus qu’ils ne peuvent être restreints, (...), par aucune limite… Il a une autorité souveraine (...) pour la confection des lois, (...), leur abrogation et leur interprétation en toutes matières. Tous abus, griefs, opérations et remèdes, qui relèvent ordinairement des lois, sont du ressort de ce tribunal extraordinaire (Parlement). (...) En résumé il peut tout faire tout ce qui n’est pas matériellement impossible. » (Sir Edward Cook, Fourth Institute, 1764) alors que Trump a une très haute idée de lui-même malgré une tradition constitutionnelle bien établie aux États-Unis. Trump aurait souhaité pouvoir dire comme François 1er : « Car tel est mon bon plaisir » ou comme Louis XIV : « L’État, c’est moi » ou pire encore, se présenter devant le Congrès et répéter le discours dit de la Flagellation (le bien-nommé) prononcé par Louis XV en mars 1766 devant le Parlement de Paris (assemblée de notables non élus) : « (...) C’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine (...) ; c’est de moi seul que mes cours tiennent leur existence et leur autorité (...) c’est à moi seul qu’appartient le pouvoir législatif sans dépendance ni partage… », et tout à l’avenant ! Chez le despote ou l’aspirant-despote, le « moi, je » est le reflet d’un ego hypertrophié alors que chez le démocrate, rien ne se dit ni se fait sans référence aux lois et aux règles.

Et si Trump n’a pas présidé les États-Unis comme un despote, c’est parce qu’il a été freiné par les institutions, les traditions, les usages, les corps constitués et les corps intermédiaires. Mais il y a aujourd’hui, dans les démocraties européennes et nord-américaines, des politiciens qui aspirent (et même qui réussissent) à détourner les institutions de la démocratie libérale dans un sens autoritaire : Orban en Hongrie, Erdogan en Turquie, et d’autres encore dont Trump à nouveau. Loin de nous l’idée de remettre en cause la légitimité de celui-ci, mais il y a en cet homme une graine de despote qui n’attend que l’occasion de se développer : le danger de cette éventualité, c’est qu’il s’agit de la plus vieille république du monde moderne et de la première puissance mondiale ! Il suffit de lire l’entrevue que lui a accordée le magazine Playboy de mars 1990 pour saisir l’agressivité de sa pensée. Nous sommes en 1990 : en Union soviétique, Gorbatchev se débat en même temps contre les ultras du parti communiste et les réformistes d’Eltsine, son irrésolution le paralyse, son impuissance le disqualifie ; par contre, en Chine, le régime communiste massacre littéralement les étudiants sur la place Tienanmen qui revendiquaient plus de réformes et de libertés. Commentaire de Trump, alors homme d’affaires bien en vue à New York et dans les médias : « Gorbatchev s’est montré extraordinairement faible, il est en train de détruire l’Union soviétique », alors que les Chinois « ont été certes vicieux, horribles, mais ils ont réussi à mater la rébellion avec force. Cela vous démontre le pouvoir de la force. Notre pays est aujourd’hui (1990) perçu comme un État faible ».

La démocratie libérale, cette vieille dame qu’on dit usée et vouée aux orties, demeure ce qu’il y a de mieux, malgré ses insuffisances et ses imperfections, pour nous préserver de l’arbitraire et des caprices des despotes : malheureusement, elle n’est pas à l’abri des manœuvres de certains politiciens qui, légitimement élus certes, absorbent le pouvoir de l’État à leur profit, et imposent à leurs citoyens une autorité incompatible avec l’essence de la démocratie.

« Un président audacieux se sachant appuyé par une majorité de l’opinion serait tenté d’outrepasser la loi et de priver les minorités de la protection que la loi leur assure. Il pourrait devenir un tyran non pas contre les masses, mais avec l’appui des masses. » (James Bryce, The American Commonwealth, 1888).

Essayiste

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Le despote sévit sur terre depuis la nuit des temps : il pousse sous tous les climats comme du chiendent. Dès qu’un groupement humain se forme, celui-ci se donne un chef ou un chef s’impose à lui, par la force, la ruse, l’intrigue, la corruption. Le despote ne s’embarrasse pas de scrupules, son ambition prime tout : il ne résout pas les problèmes, il les supprime, quitte à supprimer des êtres humains. Il se moque des règles et des usages, il n’en fait qu’à sa tête tout en se caparaçonnant contre l’adversité par tous les moyens, fussent-ils abjects et méprisables. Son instinct lui sert de raison et celle-ci sert de justificatif à ses entreprises. Il n’a pas d’amis : c’est trop encombrant, il n’a que des comparses, il n’aime que le pouvoir qu’il veut affranchi de toute contrainte. Tout...
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