Le 22 décembre 1952, au large de Beyrouth, le Champollion, paquebot français luxueux reliant Marseille à Beyrouth via Alexandrie, s’échoue sur un banc de sable à quelques centaines de mètres de la plage de Khaldé, sous une mer déchaînée. Presque arrivé à destination, le navire est victime non seulement de la colère de la mer, mais aussi d’une confusion entre phares et d’une série de décisions humaines malheureuses qui conduisent à un naufrage évitable.
Fleuron des Messageries maritimes, le Champollion offre aujourd’hui une métaphore saisissante pour le Liban contemporain : un pays proche de ses objectifs, doté d’atouts évidents, mais désorienté par de faux signaux et des choix coûteux.
À l’aube du 22 décembre, l’officier de quart aperçoit une lueur en mer qu’il prend pour celle du port de Beyrouth. Il s’agit en réalité du phare récemment mis en service de l’aéroport de Khaldé, mal signalé et facilement confondu avec la lumière du port. Privé de repères fiables et confronté à une mer agitée, le navire dévie de sa route et s’échoue sur les brisants. Le paquebot transporte environ 230 personnes et repose sur un banc de sable à 400 mètres de la plage. La côte est visible et partiellement éclairée ; des badauds se massent sur le rivage et les autorités libanaises interviennent rapidement.
Mais cette proximité est trompeuse. La mer est très forte, les vagues s’écrasent contre la coque, et le Champollion prend rapidement de la gîte. Une nappe de mazout se répand autour du navire, rendant la nage extrêmement périlleuse. Les heures qui suivent, qui mèneront malheureusement au décès de 17 personnes, révèlent un mélange d’accident, de décisions humaines, de courage individuel et de limites institutionnelles.
Deux nageuses expérimentées s’élancent depuis l’épave pour rejoindre la côte. Leur exploit, accompli malgré l’hésitation initiale du capitaine, est salué. Mais certains passagers tentant ensuite la traversée se heurtent à la nappe de mazout ou aux brisants et se noient. L’héroïsme individuel devient un facteur de risque lorsqu’il remplace un dispositif de sauvetage organisé.
Des tentatives sont faites pour relier le navire à la terre ferme à l’aide d’un câble tendu par des engins lourds, dont un char d’assaut ( !),
pour permettre l’évacuation. La corde finit par céder, illustrant l’inadéquation des moyens improvisés face à la puissance de la mer.
Des remorqueurs israéliens proposés par la France sont initialement refusés par le Liban, malgré l’urgence. Une autorisation tardive est finalement accordée, mais le temps perdu coûte des vies et met en lumière le dilemme entre souveraineté et efficacité humanitaire.
Des civils et les frères Baltagi, marins expérimentés, naviguent à maintes reprises entre l’épave et la plage, sauvant de nombreuses vies. Ces interventions montrent que, face à des institutions parfois paralysées, la société civile assume souvent au Liban la responsabilité de préserver ce qui peut l’être.
Le naufrage du Champollion ne se limite pas à un accident maritime. Il illustre le fragile équilibre entre potentiel et vulnérabilité. Comme le navire, le Liban est riche de ses atouts, sa position géographique, sa diversité culturelle, son histoire et ses talents, mais souvent désorienté par de faux signaux, des erreurs de navigation et des décisions coûteuses. Les initiatives courageuses, individuelles ou collectives, qu’il s’agisse des sœurs Landais affrontant la mer, des frères Baltagi risquant leur vie pour sauver des naufragés, ou des civils mobilisés, montrent que la société civile, lorsqu’elle prend les rênes, peut limiter le désastre.
Pourtant, comme pour le Champollion, l’absence de préparation, la confusion générée par des infrastructures douteuses et le retard des autorités peuvent transformer un potentiel immense en catastrophe évitable. Ce drame reste une leçon de vigilance, de responsabilité et de solidarité, rappelant que la survie et le succès d’un bateau, mais aussi d’une nation, dépendent autant de ses ressources que de sa capacité à les organiser et à naviguer avec lucidité dans des eaux parfois tumultueuses.
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15 h 19, le 20 janvier 2026