État des lieux quatorze mois après l’accord de cessez-le-feu conditionnel.
Le gouvernement libanais n’en finit pas de contrôler toutes les armes sur son territoire et le Hezbollah tergiverse dans son coin et refuse l’exécution des engagements, réduisant encore plus sa marge de manœuvre ; le président de la Chambre (autre pilier du duo jadis au contrôle des destinées du pays) manœuvre librement dans tous les sens : de la loi électorale article 112 sur le vote des non-résidents au blocage des réformes des banques et autres chicaneries ; la crise sociale, économique et existentielle perdure malgré l’optimisme extravagant des médias et des citoyens qui doivent mieux savoir.
Nous avons droit, sans arrêt, aux vociférations des émissaires américains et leurs exigences sans garanties sérieuses et valables et aux menaces et escalades israéliennes, tout ça dans le bruit irritant des drones et de la banalisation des opérations d’assassinat, de démantèlement, de préemption, leur dénomination n’ayant plus d’importance.
Nous voulons tous (apparemment) la paix et la prospérité et le financement international pour la (dernière) reconstruction (dans un monde sollicité de toutes parts) et revenir au gaspillage et au surendettement débridé ;
mais les agressions implacables du gouvernement israélien mettent tout au voyant rouge quant à leurs vraies intentions, leurs manipulations et leurs plans expansionnistes.
Tous demandent un gouvernement équitable et sérieux, mais la gestion actuelle des dossiers accroît nos appréhensions.
Nous reconnaissons que la corruption continue a décuplé nos problèmes et a cassé notre capacité à repousser les pressions extérieures, mais nous revenons au président de la Chambre pour sortir encore un lapin même aux dépens des lois, des principes et d’un apaisement déjà précaire.
Le président de la République élu, après une longue crise constitutionnelle, venait avec des solutions et de la détermination dans son discours inaugural. Le Premier ministre, désigné en renversant spectaculairement la table, peine encore à appliquer sa logique.
À la lumière de ces données, il est difficile de trouver une cohérence convaincante dans notre paysage. En fait, il y a plusieurs logiques qui se confrontent. Après avoir essayé plusieurs formes de raisonnement et d’argumentation, j’examine la situation à travers le prisme de la logique mathématique. En effet, c’est l’une des pistes explorées depuis la fin du XIXe siècle pour résoudre la crise des fondements mathématiques provoquée par leur complexification et l’apparition des paradoxes. Je commence par des logiques mathématiques identifiées, utilisées par les uns et les autres, et j’explore leurs implications pour au moins articuler une grille de repères et tirer des leçons utiles.
Le « principe d’explosion » est une loi de logique selon laquelle n’importe quel énoncé peut être déduit à partir d’une contradiction. Si une chose et son opposé sont vrais simultanément, nous pouvons tirer n’importe quelle conclusion (une explosion de la logique). Selon ce principe, nous ne sommes pas un pays, nous sommes des bandes groupées, chacune avec ses référentiels propres, mais aussi un pays avec une identité commune, une autorité centralisée, garante et protectrice. Historiquement, ça avait généré des explosions récurrentes. Les conclusions potentielles : un éclatement ou un dépeçage géographique ; une guerre civile téléguidée ; une indifférence où le pays va perdre tout semblant de pertinence ; la loi de la jungle, en attendant l’envahisseur ou le tyran fantoche.
La « logique du tiers exclu » spécifie qu’une proposition est vraie ou fausse et ne peut être dans un état intermédiaire. Elle expose la logique historique de « armée, peuple, résistance », qui ne peut plus cohabiter avec la notion d’État souverain qui est un interlocuteur pour négocier, décider et servir exclusivement ses citoyens, même si à un moment l’illusion contextuelle était entretenue de Damas à Téhéran.
La « logique intuitive » spécifie que toute affirmation doit être démontrable de façon construite ; nous ne pouvons plus marteler des affirmations comme « nous pouvons nous défendre, ou attaquer, indéfiniment, selon nos règles propres », si nous ne pouvons pas le démontrer de façon convaincante.
La « logique para-cohérente » est un système de logique qui tolère les contradictions et les incohérences, contrairement au système de logique classique. Étudiée depuis 1910, elle permet certaines formes de négations faibles, spécifiquement sous l’angle de la sémantique. Comme par exemple dans notre cas, elle permet de travailler avec des théories incohérentes mais non démontrables comme les projets de wilayat al-faqih ou de fédéralisme (alors que nous sommes entassés les uns sur les autres). Elles est plus prudente dans son inférence et nous nous retrouvons avec des expressions autoréférentielles et singulières qui abondent dans notre langage : « le Liban fort de sa faiblesse » ; « la cohabitation des communautés » ; « la défense de la cause …(choisir) » ; la « démocratie consensuelle »… Mais c’est une logique théorique très faible en réalité, surtout quand elle utilise l’ambivalence. Nous sommes coupables collectivement et individuellement de l’avoir utilisée, depuis le début, et nous n’avons entre-temps rien fait pour la rendre plus unificatrice.
Enfin, la « conséquence étonnante » est un raisonnement qui établit la vérité d’une proposition à partir de l’inconsistance de sa négation (notoirement, si « rien n’est vrai » est vrai, alors « rien n’est vrai » est faux). Si « l’État libanais est un État failli » est vrai, alors si l’on sollicite le contrôle exclusif de l’armée nationale tout en maintenant continuellement qu’elle n’en est pas capable, cela revient implicitement à vouloir une armée pour faire le ménage à l’intérieur mais incapable de sortir l’État de sa défaillance !
Nous devons nous adapter à la réalité émergente du XXIe siècle, alors que nous peinons à structurer des problématiques basiques de logique nationale.
Il est déterminant, pour nous Libanais, collectivement, de choisir enfin une logique cohérente, de l’imposer à soi, et puis à tous les donneurs de leçons, aux cyniques bornés, aux apprentis sorciers et aux têtus mythomanes. Cela commence par tirer, enfin, le tapis sous les pieds de ceux-là mêmes qui insistent à entretenir un système qui a démontré les failles de ses propres logiques.
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