Photo Erik Zakhia
Aujourd’hui mes larmes ont coulé. J’ai retrouvé pour un bref moment ma maison, qui n’est plus ma maison. Mes souvenirs sont figés dans le temps. Il faut remonter à plus de cinq années en arrière pour retrouver, ensevelis sous la poussière, les traces de ma vie d’antan.
J’évite de visiter ce lieu. La ville maudite, ou la ville fantôme, voici comment je surnomme secrètement Beyrouth depuis que toutes mes certitudes dans la vie ont volé en éclats le 4 août 2020, à 18h08. Le temps de rassembler nos affaires d’entre les débris de verre et les décombres, et de fuir, loin, loin de cette pluie meurtrière.
Ce jour-là, le temps s’est arrêté. Ce jour-là, une partie de moi-même est morte.
Une hantise, une phobie, un trou noir absorbant toute la lumière autour. L’écho de cette double explosion ne m’a jamais plus quitté par la suite. Les visages ahuris et ensanglantés croisés dans la rue. Ceux qui ne se sont jamais relevés. Ceux qui, croyant vivre en toute sécurité dans leur maison, ont perdu leur bien le plus cher au monde.
Ce sont des choses que je ne peux jamais oublier et jamais pardonner.
Afin de le pardonner, il faut qu’une paix globale soit instaurée, entre toutes les nations et tous les peuples. C’est l’unique manière de donner un sens à ce qui s’est passé et de rendre justice à tous les innocents pour qui le 4-Août a été sans lendemain. Des personnes comme vous et moi, qui n’ont jamais touché une arme de leur vie, qui ignoraient tout du monstre sommeillant au port de Beyrouth.
Cette blessure de mon âme n’a jamais guéri, obligeant un parallèle littéraire entre Beyrouth et Elantris, roman de Brandon Sanderson. À cause d’un événement funeste, Elantris, qui était une ville merveilleuse, devient maudite. Les Elantriens ne peuvent plus guérir de leurs blessures physiques. Chaque égratignure, chaque ampoule, chaque coupure reste pour toujours. La douleur et la souffrance s’accumulent, jusqu’à rendre fous ses habitants.
La seule vue de Elantris, comme une tâche sombre sur l’horizon, fait frissonner ceux qui ont la chance de ne pas habiter cette ville. Remplacez Elantris par Beyrouth...
Beyrouth, autrefois belle et glorieuse, Paris du Moyen-Orient, réduite à un sort aussi glauque et aussi sordide.
Et pourtant Beyrouth renaît et revit. Certes. Chacun réagit différemment face à la dévastation et à la douleur. Fort heureusement, entre les immeubles encore dévastés par le souffle de l’explosion, cafés, musées et boîtes de nuit semblent chanter le renouveau et l’espoir. Et, même les édifices endommagés, ou désaffectés, deviennent pittoresques, ou du moins historiques (le silo, la maison jaune, la station de train...).
Cependant, il est de notre devoir d’être intellectuellement honnêtes cette fois-ci, si l’on veut être fidèles au poing de la thaoura qui trône encore au milieu de la place des Martyrs, et au Phoenix qui fut une fois construit avec tous les restes métalliques des tentes calcinées.
Beyrouth mérite mieux. Le Liban mérite mieux. Et le monde mérite mieux.
La clé qui va nous délivrer de cette prison de douleur mentale n’est plus de penser en temps qu’habitants de tel ou tel quartier de Beyrouth. Ni même en tant que libanais chauvinistes. Mais plutôt en tant que citoyens du monde.
Nous sommes tous terriens. Nous habitons tous la planète Terre, que nous le voulions ou pas. L’explosion au port de Beyrouth n’est pas le résultat de la corruption d’une personne, mais plutôt la conséquence d’une corruption généralisée et d’une manière erronée de penser. Les armes et la violence ne peuvent rien résoudre. C’est la paix et le dialogue, entre tous les peuples, sans exception, qui peuvent permettre de pérenniser le renouveau de Beyrouth et celui du monde.
Refuser le dialogue est criminel, car l’absence de dialogue finit par engendrer incompréhension et violence.
Nous avons vécu sur notre peau les conséquences du refus de dialoguer. L’explosion du port n’en est qu’un cruel exemple.
C’est Elantris qui sauve le monde à la fin. C’est un habitant d’Elantris, qui, rongé par la douleur, refuse de succomber à la folie et de renoncer à ses idéaux. Il arrive à unifier les Elantriens et à leur inculquer ces fortes valeurs morales, et cette recherche de la vérité, qui leur permet de triompher du mal qui ronge leur ville et leur nation.
L’ironie extrême serait que ce soit justement Beyrouth qui participe à un renouveau mondial, à une Nahda postmoderne. Si les Libanais s’unissent sous le drapeau du cèdre, symbole de pureté éternelle de nos montagnes. Si les Libanais refusent le langage de la violence, de la haine, des armes. Si les Libanais comprennent qu’il faut pardonner ses amis, mais surtout ses ennemis. Alors, justice sera faite pour tous les martyrs du 4 août 2020.
Je scrute l’horizon. Le temps est clair aujourd’hui. Et je vois au loin la silhouette massive de Beyrouth.
Pour la première fois depuis des années, je ne frissonne pas. Je souris.
Un jour le Liban transcendera ses différences communautaires et deviendra un réel message de paix au monde.
Un jour, Beyrouth sera la Florence du XXIe siècle, symbole de la renaissance intellectuelle, culturelle et spirituelle à venir.
Ce jour-là, je sécherai mes larmes et appellerai à nouveau cette ville mienne et ce lieu maison.
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