Dans beaucoup de pays, les enfants attendent impatiemment le jour de Noël pour recevoir leurs cadeaux. Au Liban, il y a plus, les adultes attendent un père Noël d’un autre genre qui vient leur rendre visite sur les écrans de télévision la veille du Nouvel An. Cet autre père Noël s’appelle « Nôtredamus ». Un nom qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain Michel de Nostre-Dame, alias Nostradamus qui vécut du temps du roi de France Henri II et de son épouse l’austère Catherine de Médicis.
« Nôtredamus » ne déballe pas des jouets de sa hotte, mais des présents très appréciés : ce sont des prévisions, et non des moindres. Depuis une dizaine d’années, les Libanais vivent dans la tourmente : conflits politiques exacerbés, faillite économique et financière, Covid-19, explosion au port de Beyrouth, guerre avec Israël, risque de déflagration régionale, etc. Que nous réservera la nouvelle année ? C’est la question légitime que chacun se pose. Mais « Nôtredamus » est là, il veille au grain et n’oublie personne !
Le soir du 31 décembre, en rentrant chez moi, j’aperçus notre voisine, Mme Jeannette, qui attendait devant la porte de l’ascenseur de l’immeuble. Après le traditionnel échange de bons vœux pour le Nouvel An, elle me dit : « Nous allons écouter ce que va nous raconter « Nôtredamus’’ ce soir ». Devant ma réaction évasive et peut-être un brin d’ironie qu’elle perçut dans mon regard, elle s’empressa d’ajouter : « Surtout ne le ratez pas, tout ce qu’il avait prévu s’est réalisé, il est fantastique » !
J’avais au cours des années précédentes suivi quelquefois partiellement les interviews de « Nôtredamus ». Partiellement, car l’émission qui lui est consacrée est longue, et mon intérêt pour les propos des devins et des voyants est quelque peu limité. Suivant le conseil de Mme Jeannette, j’ouvris mon poste de télévision pour suivre, un peu en retard, la prestation de « Nôtredamus ». Tout se déroulait suivant le schéma désormais classique. La présentatrice (toujours la même) est assise face à « Nôtredamus », l’écoute religieusement et se garde de l’interrompre, sauf pour les intermèdes publicitaires, car il a besoin de toute sa concentration pour lire ses prévisions, toutes notées sur des feuillets préparés à l’avance et qu’il garde par devers lui. Il est très méthodique, une partie de ses prévisions concerne les pays arabes, une autre est consacrée au Liban et une troisième au reste du monde. Il débite son flot de prévisions sur un ton monocorde, prononçant fréquemment le mot « chayef » (« je vois ») ! Ainsi, « Nôtredamus » voit, perçoit et prévoit, peut-être aussi qu’il y croit ! Ses prévisions ratissent large, tantôt elles ont trait à des événements, parfois elles touchent certaines personnalités appartenant au monde politique ou artistique. Ainsi, y sont mentionnés des présidents, des chefs de parti, des membres de familles royales et princières de certains pays du Golfe, de même que des vedettes de la chanson et du show-business. Ces personnes, si elles le souhaitent, ont toute la latitude de faire plus tard appel aux prestations de « Nôtredamus » pour connaître avec plus de détails ce que leur cache l’avenir.
Selon les téléspectateurs et leurs penchants, ses prévisions peuvent se révéler porteuses d’espoir ou sources de déception, voire de panique. Elles peuvent aussi laisser le public sur sa faim, quand « Nôtredamus » lance une phrase sibylline ou une assertion et un peu plus tard son contraire. Dans ce dernier cas, notre grand devin veille à ce que la formulation de la proposition contraire soit différente de celle prononcée plus tôt et qu’un certain laps de temps les sépare afin que la contradiction ait la chance de passer inaperçue ! C’est du grand art ! Un véritable exploit !
Reconnaissons quand-même que « Nôtredamus » a eu à plusieurs reprises la bonne inspiration pour prévoir certains évènements qui se sont réalisés, ce qui a contribué à affermir sa réputation de grand devin !
Au Liban qui peut affirmer que la parité hommes-femmes n’est pas bien respectée. « Nôtredamus » a son homologue féminin ! Une dame qu’il serait bon d’appeler « Nôtreda-muse », apparaît sur le plateau d’une autre chaîne de télévision. On ne peut pas l’accuser d’être une Cassandre qui prédit toujours des malheurs, elle est « gentille Nôtreda-muse », et sans posséder le brio de « Nôtredamus », elle a, elle, aussi ses nombreux adeptes.
Bravo à notre « Nôtredamus » et notre « Nôtreda-muse », en bons Libanais, ils ont découvert le bon filon, la bonne clientèle et au bon moment !
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