Critiques littéraires Essais

Philip Roth et le piège de son époque

Philip Roth et le piège de son époque

D.R.

La Part sauvage de Marc Weitzmann, Grasset, 2025, 384 p.

Un géant détruit par son époque, qui s’est laissé détruire par elle, tombant dans le piège qu’elle lui a tendu. C’est, selon Marc Weitzmann, ce qui est arrivé à Philip Roth durant les vingt dernières années de sa vie. Pour être plus précis, il ne s’agit pas tant de son époque que de la nôtre, celle du narcissisme victimaire, dont les prémices remontent assez loin, peut-être même aux dernières années du XXe siècle. C’est une époque que Marc Weitzmann qualifie de « post-littéraire » : incapable de lire les œuvres de fiction comme des fictions, elle les réduit désormais à leur sens littéral.

Dans son livre La Part sauvage (prix Femina essai 2025), Marc Weitzmann, écrivain et journaliste français, retrace vingt ans d’amitié avec Philip Roth et, ce faisant, brosse un portrait saisissant du grand romancier américain – un portrait non à la manière journalistique, mais à la façon des grands peintres, où l’artiste se révèle autant qu’il révèle son sujet. Paradoxalement, en procédant ainsi, on parvient souvent à une objectivité plus grande que celle du journalisme ou de la biographie. En effet, Weitzmann ne se contente pas de relater des faits et des événements : il les interprète tout en assumant la part de subjectivité que cela implique, et c’est précisément cette interprétation personnelle qui lui permet de saisir, à l’instar d’un romancier, la vérité profonde de celui dont il dresse le portrait.

Ainsi, La Part sauvage nous restitue un Philip Roth plus réel et plus vivant – et peut-être plus juste – que celui de la monumentale biographie que Blake Bailey lui a consacrée (parue en 2021 aux États-Unis) : un Roth à l’image de ses romans, débordant d’énergie, exubérant, explosif  ; un personnage plus grand que nature – intimidant, séducteur et affectueux, grand jouisseur discipliné comme un moine, cynique mais tombant fou amoureux comme un adolescent.

Toutefois, ce qui frappe le plus dans ce livre, ce sont les intuitions lumineuses de Weitzmann sur le lien entre la vie et l’œuvre de Roth. Si l’on rappelle souvent que celui-ci puisait largement dans sa vie et dans celle des autres pour nourrir ses romans, Weitzmann montre que les choses n’étaient pas aussi simples que cela : instinctivement, Roth convoquait les êtres dont il avait besoin pour écrire et les remodelait à sa convenance, les transformant ainsi en personnages romanesques dans la vie réelle, avant même de les incorporer dans ses livres. « Nous existions dans son monde, explique Weitzmann, tels que nous étions réellement, à ceci près que les tendances qu’il percevait en nous et qui l’avaient intéressé ou séduit se manifestaient, sous son regard, de façon plus intense. On devenait plus ‘‘vrais’’ à son contact, plus libres, nous nous détachions du bruit de nos existences respectives et vivions l’âme dilatée (…). Et notre niveau d’exigence vis-à-vis de nous-mêmes s’en trouvait relevé. On jouait avec le feu de son imagination, pour le dire autrement – cette imagination qui était l’une des formes de sa générosité. »

Ironie du sort : Roth s’est lui-même retrouvé transformé en un personnage de fiction – Mickey Sabbath, le protagoniste de son roman Le Théâtre de Sabbath, ancien marionnettiste vieillissant, vulgaire, libidineux et grand manipulateur des femmes. Selon Weitzmann, la réputation de Roth comme misogyne prend naissance à la publication de ce livre, en 1995, alors même qu’il fut bien reçu par la critique et couronné par le National Book Award. Roth est ce salaud de Sabbath : telle fut l’opinion dominante, figée définitivement lorsque, l’année suivante, son ex-femme, l’actrice britannique Claire Bloom, publia ses mémoires, intitulés Leaving a Doll’s House (Quitter une maison de poupée), où le romancier est dépeint comme un sadique manipulateur.

Le piège dans lequel Roth est tombé : vouloir se défendre, se justifier – une obsession qui le rongea tout au long des vingt dernières années de sa vie. Il persuade l’un de ses amis, un professeur de littérature, d’écrire une biographie de lui, mais le projet finit par péricliter. Il rédige un long texte réfutant le livre de Bloom, puis renonce à le publier. Enfin, il « embauche » Blake Bailey comme son biographe officiel : Philip Roth. The Biography paraît en 2021, trois ans après la mort du romancier. Le mois même de la parution du livre, Bailey est accusé de viols et d’agressions sexuelles – l’éditeur retire l’ouvrage de la vente. C’est désormais la biographie d’un misogyne écrite par un violeur, et le contrôle que Roth pensait exercer sur sa postérité vole en éclats. « L’imprévu, commente Weitzmann, ce thème rothien par excellence, venait de retourner contre Philip son désir de maîtrise. Dans les années qui suivirent, tandis que son nom rejoignait ceux de Faulkner, d’Hemingway et des autres dans la liste des auteurs-respectables-à-ne-pas-lire, il sembla bien qu’il avait perdu la partie. »


La Part sauvage de Marc Weitzmann, Grasset, 2025, 384 p.Un géant détruit par son époque, qui s’est laissé détruire par elle, tombant dans le piège qu’elle lui a tendu. C’est, selon Marc Weitzmann, ce qui est arrivé à Philip Roth durant les vingt dernières années de sa vie. Pour être plus précis, il ne s’agit pas tant de son époque que de la nôtre, celle du narcissisme victimaire, dont les prémices remontent assez loin, peut-être même aux dernières années du XXe siècle. C’est une époque que Marc Weitzmann qualifie de « post-littéraire » : incapable de lire les œuvres de fiction comme des fictions, elle les réduit désormais à leur sens littéral.Dans son livre La Part sauvage (prix Femina essai 2025), Marc Weitzmann, écrivain et journaliste français, retrace vingt ans d’amitié avec...
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