© Jean-François Robert
Pour Édouard Louis, la littérature a une fonction très spécifique : confronter le lecteur à la laideur du monde afin de l’inciter à agir. Dans Que faire de la littérature ? Méditations et manifeste, il pousse cette conception instrumentale jusqu’à ses ultimes conséquences, affirmant, par exemple : « Mon rapport à la littérature est stratégique, comme la stratégie dans une bataille napoléonienne : s’organiser pour gagner. »
Cet ouvrage, une série d’entretiens avec la critique littéraire Mary Kairidi, est très stimulant, car Édouard Louis s’y attaque avec véhémence à ce qu’il considère comme des tabous littéraires. Trois d’entre eux retiennent particulièrement son attention : les tabous de l’émotion, de l’explicite et de la politique.
Selon une conception qu’il juge hégémonique, la vraie littérature doit se conformer à certaines normes qui agissent de manière diffuse et pourtant contraignante et systématique. L’une de ces normes est le rejet de l’émotion, celle-ci étant souvent « présentée comme vulgaire, basse, facile ». Cela ne signifie pas – précise Édouard Louis – que l’émotion est absente des œuvres littéraires, mais qu’elle n’est jugée légitime que lorsqu’elle est suscitée indirectement, lorsqu’elle surgit par accident. En revanche, si l’auteur cherche intentionnellement à émouvoir, à toucher, à bouleverser, son livre est aussitôt taxé de « sentimental » ou de « larmoyant », termes qui, sous la plume des critiques, prennent valeur de véritables injures.
Il en va de même lorsqu’une œuvre est trop explicite : elle se voit alors affublée de qualificatifs dégradants tels que « pornographique », « impudique » ou « misérabiliste ». Selon cette norme, la littérature devrait seulement suggérer, sous-entendre, dire les choses implicitement et ne jamais les nommer brutalement. En somme, c’est une exaltation du silence, du non-dire.
En disqualifiant l’émotion et l’explicite, cette conception hégémonique travaille déjà à neutraliser la littérature. Le rejet de la politique en constitue alors l’aboutissement logique : une littérature débarrassée de toute prise de position, de tout affrontement, de tout rapport direct au réel. « La littérature (…) ce n’est pas la politique, ironise Édouard Louis ; la littérature c’est ce qui est éternel au contraire ! »
Ces trois normes, l’auteur les rejette en bloc. Il faut « tirer sur la morale littéraire », assène-t-il. Car, selon lui, ces valeurs esthétiques ne sont rien d’autre que la traduction des valeurs de la classe dominante – la bourgeoisie – dans le champ littéraire. Reprenant la célèbre formule de Nietzsche, il prône « une littérature à coups de marteau » : une littérature qui cherche intentionnellement à émouvoir le lecteur, à le bouleverser, qui décrit le plus explicitement possible les réalités les plus déniées et les plus scabreuses, et qui s’engage sans détour contre la violence du monde social, celle que subissent surtout les classes dominées et les minorités. Autrement dit, « une littérature de confrontation » qui contraigne « le lecteur et la lectrice à voir ce qu’ils s’acharnent à ne pas voir » : les injustices de la société.
Les analyses et critiques d’Édouard Louis fournissent une très bonne description de sa propre esthétique, celle qu’il a utilisée pour écrire ses récits autobiographiques, intimistes et militants, tels que En finir avec Eddy Bellegueule ou Qui a tué mon père. Toutefois, les idoles qu’il cherche à abattre relèvent en grande partie de son imagination. En effet, les trois normes littéraires qu’il vilipende ne sont guère de véritables normes ; elles sont plutôt des lieux communs ressassés par des critiques et des auteurs le plus souvent médiocres, des règles du bon goût presque toujours bafouées par les grands créateurs. Charles Dickens, le romancier anglais le plus célèbre de tous les temps, multiplie les excès de sentimentalisme, s’ingéniant à faire pleurer ses lecteurs à chaque page. Les personnages de Dostoïevski ne sont que des âmes gonflées – comme des ballons – par un trop-plein d’émotions. Difficile d’être plus explicite que Philip Roth dans son Théâtre de Sabbath, où le personnage principal se masturbe sur la tombe de son amante. Quant à la politique, il suffit de mentionner ces deux chefs-d’œuvre que sont 1984 de George Orwell et Les Raisins de la colère de John Steinbeck.
C’est donc, en quelque sorte, la réalité elle-même qui réfute Édouard Louis : contrairement à ce qu’il prétend, les grands écrivains qui violent les soi-disant trois normes constituent plutôt la règle que l’exception. L’exemple le plus éclatant n’est nul autre que Shakespeare, dont la démesure scandalisa Voltaire, qui disait à son sujet : « Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles (…) Le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais. » Bref, la littérature, la grande, s’est toujours faite à coups de marteau, sans concession et en transgressant les normes.
C’est encore la réalité qui porte un coup à la conception que se fait Édouard Louis de la littérature comme arme de guerre politique. Il affirme écrire pour confronter le lecteur à ce qu’il sait déjà mais préfère ignorer, le poussant ainsi à agir. Or la littérature a-t-elle jamais accompli un tel exploit ? Des articles, des essais ou des pamphlets, sans doute parfois ; mais un roman ou un poème a-t-il jamais véritablement changé quoi que ce soit à la société ? C’est extrêmement rare. Peut-être faudrait-il accepter cette impuissance congénitale de la littérature face au monde tel qu’il va ; car il se peut que ce soit précisément cette acceptation qui lui permette de faire ce qu’elle fait de mieux : comprendre le monde.
Que faire de la littérature ? Méditations et manifeste d’Édouard Louis, Flammarion, 2025, 304 p.