Yek, do, sé ! Chahar, panj, shesh ! Il serait à peine exagéré de dire que tous les Libanais savent compter en farsi, au moins jusqu’à 6. À commencer par ceux qui jouent à la tawlé, bien entendu, mais aussi, à l’instar des fumeurs passifs, ceux qui les regardent jouer et qui les entendent se taquiner, maudire leur malchance ou se lancer dans des fanfaronnades enfantines qu’on aurait pu croire improbables entre adultes.
Derjé, douça, doubara, chantait allègrement Sabah dans les années d’insouciance, avant la guerre civile et la descente aux enfers du pays. Car au backgammon, à chaque lancer de dés, les deux chiffres obtenus doivent être lus, par l’un des joueurs au moins, à haute voix, en commençant toujours par le plus élevé des deux chiffres.
Toutefois, les dés ne sont pas lus en arabe. Il n’y a que les tout débutants pour le faire. Sans vraiment y penser, les joueurs confirmés les lisent dans un curieux mélange de deux langues, le farsi et le turc qui, pourtant, n’ont jamais été parlées au Liban.
Il faut dire que l’apprentissage des règles de base du backgammon va de pair avec celui de ces chiffres étrangers, à la consonnance quelque peu magique, car propre à ce jeu, dont l’origine ne semble pas trop intriguer les joueurs.
En effet, sur les 21 combinaisons de dés possibles, 16 sont en farsi, 4 en farsi et turc (hep yek, do-besh, sesh-besh et derjé, ce dernier étant une contraction du dört turc et du chahar/Jahar farsi), tandis qu’une seule combinaison bénéficie de deux appellations, l’une en turc seulement (iki-bir), l’autre en farsi
(do wa yek), que les joueurs utilisent indifféremment, selon leur humeur.
Quant à la conjonction de coordination (la lettre waw), qui se trouve être la même en arabe et en farsi, les joueurs de tawlé en font une utilisation assez particulière :
– Elle est toujours omise dans les combinaisons mixtes turc-farsi : Iki-Bir et Shesh-Besh, et utilisée ou non dans les autres combinaisons, selon le goût du joueur.
– Le cas échéant, elle est prononcée wu lorsque le 1er chiffre finit par une consonne (Chahar, Penj, Sesh) et wa lorsque le 1er chiffre finit par une voyelle (Do et Sé).
Cela veut-il dire que le backgammon nous provient d’Iran ? Les fouilles archéologiques en attestent la présence au sud du pays, il y a plus de cinq millénaires, ce qui fait de cette région le berceau incontestable de ce jeu. Mais nous serait-il parvenu directement de Perse ? Cela a-t-il eu lieu avec l’expansion de l’Empire, sous Cyrus le Grand, au Ve siècle avant J.-C. ? Le doute est permis car en Iran, le jeu s’appelle Takhteh Nard tandis que nous l’appelons Tawlé, comme Tavle en turc. Cette appellation commune (Tawlé/Tavle) signifierait-elle que ce jeu d’origine persane nous a été transmis par les Turcs ? Ce n’est pas sûr, non plus, car le mot Tavle lui-même n’est pas d’origine turque. Il est issu de Tabula en latin. Le backgammon nous serait-il donc parvenu de l’Empire romain, dont nous faisions partie, et où les jeux de table, dont un jeu très similaire à notre Tawlé, étaient très répandus ? Il paraît même que plusieurs empereurs romains y étaient accrocs, dont Claude et son tristement célèbre successeur Néron, il y a quelque 2 000 ans. Là aussi le doute est permis.
Dans les Balkans et au Moyen-Orient, tous les pays issus de l’Empire ottoman désignent ce jeu par Tavle ou un nom similaire (Tawlé, Tavla, Tavli). Font exception la Tunisie, la Palestine et Israël où le backgammon s’appelle Shesh-Besh ou Shish-Bish, mais là aussi on retrouve le 6 farsi (ou hébreu) Shesh, mêlé au 5 turc, Besh.
Le fait que les Libanais lisent les dés en farsi mais aussi partiellement en turc, et que les joueurs de tavle turcs, eux aussi, les lisent dans un mélange de turc et de farsi, nous permettrait-il de penser que ce jeu originaire de la Perse antique était répandu dans tout le Moyen-Orient avant l’Empire romain ? Nous serait-il alors parvenu à plusieurs reprises, d’abord au Ve siècle avant J.-C. avec Cyrus le Grand, puis avec l’Empire romain et ensuite l’Empire ottoman ? Que nous lui ayons finalement donné une appellation d’origine latine n’y change rien. Tout comme en France aujourd’hui, l’appellation anglaise backgammon qui a remplacé celle traditionnelle de « toute table », au début du XIXe siècle, ne change en rien au fait que le jeu n’a pas été introduit en France par les Anglais mais par les Romains qui l’avaient pris aux Perses.
Ainsi, de nos jours encore, lorsque deux Libanais, Tunisiens, Égyptiens ou autres se mettent de part et d’autre d’un jeu de backgammon, qu’ils le déplient dévoilant un intérieur orné de flèches nacrées, dans un bruit typique des 15 pions en ébène et des 15 autres en ivoire, qui s’entrechoquent doucement, ils s’apprêtent à jouer à un jeu ancestral au nom issu du latin, en lançant deux dés qu’ils liront en farsi et en turc, tout en se taquinant amicalement, chacun dans sa langue nationale.
Quel beau jeu que le backgammon, légué par la Perse au Moyen-Orient et au monde. Que c’est triste qu’il n’en soit plus ainsi. Vivement la paix.
Toufic ABICHAKER
Ancien chef interprète de l’OMS
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve